BD, Tome 58, L’évêque d’Autun, Albric, patron de Montbrison, pages 162 à 168, Montbrison, 1999.

 

Communication de M. l’abbé J. Décréaux

Les liens d’amitié qui unissent la Société d’histoire de Montbrison, “La Diana”, à la Société Eduenne d’Autun se sont renforcés lors de la visite récente de ses membres, sous la conduite de son président, Monsieur le vicomte de Meaux.
L’article que vous avez sous les yeux est l’écho de cette visite et veut illustrer un lien nouveau entre nos deux cités. En étudiant un manuscrit écrit à Autun à la fin du VIIIème siècle j’ai noté dans la préface qui en présente l’édition, datée de 1984, deux pages qui relatent la mort de l’évêque d’Autun, aux temps carolingiens, en la ville de Montbrison. Il s’agit d’Albric, devenu sous le nom d’Aubrin patron de Montbrison.
Aussi voudrais-je, pour nos deux Sociétés, communiquer le fruit de mes recherches à ce sujet.

Le Liber sacramentorum Augustodunensis

En 751 Pépin le Bref recevait l’onction royale des mains de saint Boniface, archevêque de Mayence, en délégation du pape Zacharie. La dynastie carolingienne succédait à la dynastie mérovingienne et scellait l’alliance de son royaume avec la papauté.
Pour manifester cette union une liturgie nouvelle, de rite romain, remplaça peu à peu la liturgie gauloise. Pépin en fut le promoteur de sorte que, sous son règne, puis sous celui de son fils Charlemagne, de nouveaux livres liturgiques furent copiés dans les évêchés et les abbayes.
Ces livres portent le nom de “sacramentaires gélasiens”. Un sacramentaire est un missel doublé d’un rituel pour donner les sacrements. Le terme “gélasien” vient de ce que le pape Gélase I (492-496) fut l’initiateur de cette liturgie romaine, encore inconnue au nord de la Loire en 751.
Le manuscrit dont il est question est un sacramentaire gélasien. Le texte du missel indique une origine bourguignonne. La place qu’y tient saint Cassien, deuxième évêque d’Autun, est presque une signature de son écriture à Autun. La mention de la cathédrale, rebâtie après les invasions arabes, en donne la date : les dernières années du VIIIème siècle.
Mais le sacramentaire quitta Autun au dixième siècle pour être à l’abri des invasions possibles des Normands. Je vous épargne son itinéraire dans la suite. Disons qu’après 1764 il est entre les mains du grand collectionneur Thomas Phillipps qui lui donne le sigle 1667 de sa bibliothèque. Il reste désigné ainsi. En 1887 il entre dans la Bibliothèque Royale de Berlin, dite de Frédéric II, où il est à ce jour.
Ce manuscrit y était d’accès difficile et, en fin de compte, il était peu connu. C’est seulement en 1984 que Dom Heiming, abbé de Sancta Maria Laach, en Allemagne fédérale d’alors, obtint de recevoir ce livre pour l’étudier et en faire l’édition à Tournai. Désormais le texte, maintenant imprimé, est accessible sous le titre que lui donne Dom Heiming : Liber Sacramentorum augustodunensis, en français : “Le Sacramentaire d’Autun”.
Mais surtout la publication est assortie d’une longue introduction écrite en allemand, où le texte liturgique en latin est étudié dans son rapport avec la cité antique d’Autun.
J’en ai fait la relation dans les “mémoires de la Société Eduenne”, tome LV, fasc. 1, -Autun 1987-1990.
C’est précisément dans cette introduction que j’ai pu lire le nom de l’évêque, Albricus, et comment celui-ci finit ses jours à Montbrison.

L’évêque Albric, mort à Montbrison après 800.

Voici ce qu’écrit Dom Heiming sur Albricus, évêque présumé d’Autun au moment de la rédaction du Sacramentaire. On le lit aux pages XV et XVI de sa Préface.
“Il reste deux questions à évoquer qui ont toutes deux leur problématique. La première concerne l’occupation du siège épiscopal d’Autun à l’époque de la rédaction de notre manuscrit. Le fait que celui-ci ait été pour une cathédrale ne signifie pas automatiquement que ce soit un évêque qui ait confié au scriptorium, auquel nous devons le Phillips 1667, la rédaction du sacramentaire et peut-être d’autres livres liturgiques.

La deuxième question concerne le scriptorium lui-même.

“Commençons par la première question. Un évêque résidait-il à Autun en 800 ? Nous savons que l’archevêché de Lyon, dont dépendait Autun, n’était plus vacant. L’archevêque était alors Leidrat (798-814, † 816) qui venait de Freising. Que se passait-il à ce moment-là à Autun ? La difficulté consiste ici dans le fait qu’entre le 34ème évêque, Hiddo (755-766) et le 38ème, Modoin (812-840), trois évêques sont nommés dont nous ne savons rien : Renaud, Martin II et Aldéric. Si l’un de ces trois noms peut être pris en considération ce ne saurait être que le dernier. “Ex schedis Petri Franci Chiffleti” (Extrait des Fiches de Pierre-François Chifflet, 20-9-1592, † 5-5-1682 Paris). Les Bollandistes citent cette fiche : “De S. Albrico seu Aldrico Episcopo Augustodunensi ad Montem Brusionis in dioecesi Lugduni”, (Traduction : “A propos de S. Albricus ou Aldricus, évêque d’Autun, vers le Mont-Bruisson, en diocèse de Lyon.”)
“Dans cette information Chifflet identifie l’évêque Aldéric d’Autun avec un évêque vénéré dans l’église Saint-André de Montbrison, par ailleurs inconnu. Cet évêque a dû mourir vers 800. On notera avec intérêt la remarque suivante de Chifflet : Quem sui Aeduenses nulla hactenus veneratione posequuntur, ac paene ignorant. (trad. : “cet évêque que ses Eduens, jusqu’à maintenant, n’honorent d’aucune vénération et ignorent presque.”)
“Entre-temps la pratique liturgique s’est, du point de vue de Chifflet, adaptée ; c’est-à-dire que l’assimilation a été effectuée : Albéric de Montbrison est le même qu’ Aldéric d’Autun. Ainsi le bienheureux est-il vénéré le 15 juin aussi bien à Montbrison qu’à Autun.
“De toutes façons il y a, en dehors de la thèse de Chifflet, une forte vraisemblance pour que le siège épiscopal d’Autun ait été occupé, lorsque le Phillips 1667 a été écrit là, et que l’évêque – le 37 ème de la liste – ait été Aldéric.”

Remarque

Dans ces pages de la Préface du sacramentaire autunois il est évident que ce sont les lignes de la fiche de Chifflet qui guident la réflexion de Dom Heiming. Je voudrais cependant faire une remarque : il est dit que nous ne savons rien sur les trois évêques mentionnés plus haut. Du moins savons-nous leur ordre et leurs noms. Or, dans un cahier de la Société Eduenne – tome cinquantième, fasc. 2 (1962 – 1963) un article est intitulé : “ L’Evêché d’Autun et ses évêques ”. l’auteur qui ne signe pas donne la liste des 110 évêques jusqu’à Mgr. Lebrun, en exercice en 1962.
Précisément les trois évêques susnommés figurent, sans commentaire, mais avec leurs dates : XXXV Renaud (766-773) – XXXVI Martin (774-784) – XXXVII Aldéric, ou Albric (784-812). Ce dernier, qui nous intéresse, eut donc un long pontificat. Il porte le double nom par lequel Chifflet le connaît. Mais il n’est pas précisé le lieu de son décès.
Dom Heiming, abbé d’une abbaye allemande, est bien excusable de n’avoir pas connu cette liste datée. Il s’est borné à parler du décès vers 800, alors que la liste épiscopale indique 812.

Témoignage des Acta Sanctorum

Au bas de la page XVI Dom Heiming donne plusieurs références. J’en retiens deux : l’une est tirée des Acta Sanctorum, l’autre du Dictionnaire d’Histoire et de Géographie ecclésiastiques.
Les Acta Sanctorum relatent mois par mois la vie de tous les saints reconnus par l’Eglise au cours des siècles. Oeuvre immense puisqu’elle comprend une cinquantaine de volumes. Commencée sous Louis XIII elle s’est achevée ces dernières années.
Cette collection fut entreprise par le père Bolland, jésuite, assisté de collègues dont le père Pierre François Chifflet. D’où leur nom les Bollandistes.
La fête de notre saint est inscrite au 15 juin, dans le volume 23, paru en 1701, Tome III de juin. En voici le texte.
Sub Alberici vel Alderici nomine venerantur hac die (sicut ex Chiffleti nostri schedis accepimus) incolae Montisbrusonis, vulgo Mons-brisson, nobili in Segusiis seu Foresii oppido, secunda vel tertia leuca ab ipso Segusianorum Foro (Feurs vulgariter dicto) atque amne Ligeri trans quem, a duodecima versus Ortum leuca, Metropolim Lugdunensem respicit.
Opinio est, ad Synodum provincialem aliave ex causa hus venientem ac morbo correptum, obiisse in domo cujusdam civis, e regione ecclesiae S. Andreae in qua et sepultus fuerit.

J’ai voulu citer ce texte en latin pour l’intérêt local de son vocabulaire. Et maintenant sa traduction :
“Sous le nom d’Albric ou Alderic rendent un culte en ce jour (selon ce que nous ont livré les fiches de notre Chifflet) les habitants de Mont-Bruson (en langue vulgaire : Mont Brisson), célèbre oppidum des Ségusiaves ou du Forez, à deux ou trois lieues du Forum même des Ségusiaves (dit en langue vulgaire : Feurs) et du fleuve Loire. Au delà duquel, à douze lieues vers l’orient, on voit la Métropole lyonnaise.
La croyance générale est que ce saint, venant ici à un Synode provincial ou pour quelque autre raison et frappé d’une maladie, mourut dans la maison d’un habitant de la ville, de la région de l’église Saint-André et qu’il y aurait été enterré.”

Saint Albrix devient Saint Aubrin

Le Dictionnaire d’Histoire et de géographie ecclésiastique a livré ses premiers volumes au début de ce siècle, chez Le Touzey à Paris. Le volume 2, paru en 1914, parle de notre saint, avec ses noms Albric et Aldric. L’article est de P. Fournier.
“Albricus, évêque d’Autun sur lequel il ne nous reste aucun document. Il serait mort après l’an 800. Culte à Autun et à Montbrison où il est très populaire sous le nom de saint Aubrin, le 15 juillet. Ses reliques furent reconnues et authentiquées par l’archevêque de Lyon, Pierre d’Epinac, en 1597.”

Le culte du saint

Le Père Chifflet déclarait que cet évêque d’Autun, Albric-Aldric, était presque ignoré à Autun de son temps, au début du XVIIème siècle. La publication du sacramentaire autunois, inconnu de Chifflet, nous renseigne sur le saint. La ville d’Autun connut l’invasion arabe vers les années 725-730 et la cathédrale fut ruinée. En ces temps et dans la suite une dévotion avait grandi dans la cité : elle s’adressait à saint Cassien, deuxième évêque du diocèse de 334 à 355. Venu d’Alexandrie avec un groupe de moines pour vénérer saint Symphorien, protomartyr d’Autun en 179, il établit un petit monastère hors les murs, qui s’appellera Saint-Pierre l’Estrier, près de la première cathédrale Saint-Etienne.
Au VIIIe siècle sera écrite la vita Cassiani, signe du culte rendu à ce lointain évêque. Or l’évêque Aldric publie son sacramentaire vers 798 dédié à Cassien et la litanie de la Vigile pascale mentionne que l’évêque quitte la cathédrale de la ville pour se rendre aux fonts baptismaux. C’est donc la preuve que la cathédrale est reconstruite. Ainsi Aldric, à la suite de Renaud et de Martin qu’on déclare ignorés, a beaucoup oeuvré pour sa cité et était alors loin d’être ignoré. Il a marqué son passage.
D’autre part il fut évêque près de trente ans (784-812). Il a ainsi tenu une grande place dans la province de Lyon, dont il était premier suffragant. Dans le Synode provincial qui s’est tenu à Montbrison en 812 il aurait dû en être le second évêque, sous la présidence de l’archevêque de Lyon, Leidrade.
Il est naturel que les habitants de Montbrison qui avaient le privilège de posséder la tombe d’un évêque, aient eu aussitôt une dévotion envers lui. Au cours des siècles on permit l’identification de cet Albric, au point d’en faire, selon ce qui m’a été rapporté, un archevêque de Lyon, qui ne figure d’ailleurs pas dans la liste épiscopale de la métropole.
Il est tout aussi naturel qu’à Autun on ait perdu la trace de l’évêque très officiel, du nom d’Aldric. Son culte ne semble pas avoir existé au Moyen Age.
Mais j’ai cité P. Fournier qui rapporte qu’en 1597, l’archevêque de Lyon, Pierre d’Epinac, est venu à Montbrison, authentifier les reliques de l’évêque Albric. Or cet archevêque était né au château d’Epinac qui élève encore ses tours à 20 kilomètres d’Autun. Il connaissait la liste épiscopale d’Autun. Peut-être même, en cette fin du seizième siècle, savait-on encore que l’évêque d’Autun, Aldéric dit aussi Albric était mort hors de son diocèse.
Ce rite de l’authentification des reliques précède souvent celui d’une canonisation solennelle. Est-ce Pierre d’Epinac, préludant à la canonisation, qui aura assimilé, selon le mot de Chifflet, les deux noms sous un unique personnage ?
Toujours est-il déclaré que cet Aldric, devenu Albric, a quitté Autun pour finir ses jours à Montbrison. A la suite de sa canonisation, à la fin du seizième siècle ou au début du dix-septième, le saint fut vénéré à Autun et à Montbrison, à la date du 15 juin.
Pourquoi le nom d’Albric s’est-il transformé en Aubrin ? C’est une question de philologie. Au XVIe siècle encore Albric se prononçait Aubri, d’où le nom : Aubry. La prononciation du Forez en aura fait : Aubrin.
Pour ce qui est du transfert de la date du 15 juin au 15 juillet, je n’en sais pas la raison ni son époque.( )

Ainsi, en écrivant cet article, j’espère avoir accompli mon souhait : rapprocher encore davantage Montbrison et Autun.