M. l’abbé Rey, L’épitaphe de Catherine de Roessieu, Bulletin de La Diana, Tome VIII, Montbrison, 1895, pages 325 à 331

L’épitaphe de Catherine de Roessieu. — Don et com­munication de M. l’abbé Rey.

M. E. Brassart fait au nom de M. l’abbé Rey, ab­sent, et au sien la communication suivante.

M. l’abbé Rey vient de donner au musée de la Diana une très curieuse pierre tumulaire, en grès., mesurant 1m 17 de haut sur 0m 47 de large. Cette pierre se trouvait naguère dans une ferme à Grézieu-le-Marché (Rhône). D’après la tradition locale, elle avait été apportée là d’ailleurs, mais d’où ? Une minutieuse enquête n’a pu encore l’établir.

Dans un cadre à forte saillie pris à même la dalle et qui l’entoure sur ses quatre côtés, on voit, en des-

SOUS de ces mots, EPITAPHE DE CATHERINE DE ROES 

SIEU, un bas-relief représentant à gauche, la Sainte Vierge assise au pied de la croix et tenant dans ses bras le corps de son Divin Fils, à droite, sainte Catherine présentant à la Sainte Vierge une âme sous la forme d’un petit enfant nu ; entre les deux groupes se lit cette prière, MATER DEI MEMENTO MEI.

Puis vient une longue inscription en quarante-huit vers français. dont un, le quatrième, a disparu par suite de la désagrégation d’une veine de la pierre.

Primitivement, le bas-relief était polychromé et le creux des lettres peint en rouge ; on aperçoit des traces de cette décoration sous plusieurs couches de grossiers badigeons.

EPITAPHE
DE CATHERINE DE ROESSIEV

O MATER DEI MEMENTO ME1

ARESTE TOY PASSANT ET DYNE CATHERINE

DESPLORE AVECQ ALLARD LA FOVRTVNE MALIGNE

COVLLES RVISSEAV DE PLEVRS DE MES YEVX VOS FONTAINES

5 TESMONGNANT DESOLLES DVN GEMISSANT MVRMVRE
HARDIMENT ET A TOVS NOTRE MESADVANTVRE

ET ENQVIS DE LOBIET DE VOS LARMES INSIGNES RESPONDES QVIL EST MORT LA FLEVR DES CATHERINES IE DIS MORTE SABAS POVR REVIVRE EN LA GLOIRE

/o NOMMEE AVX BIENHEVREVX DETERNELLE MEMOIRE EN LANNEE QVINZE CENS ET QUATRE VINGZ ET SYX

DV DIX NEVF IVILLET FVT SON AAGE PREFYX ET DV FVZEAV FATAL DEVIDE PAR LES PARQVES

RAVISSANT LE CORPS FROID AVX CARONTIDDES BARQVES

15 OV FLOTTE LACHERON MAIS SON AME AV CIEL NEE ET AV CELLESTE OVVRIER DANS LE CIEL RETOVRNEE SES ANS NAYANT ENCOR DV QVINZIESME LE NOMBRE

SONT NEAVLMOINGS FERMES SOUBS LE MONVMENT SOMBRE IVSQVES A CE GRAND IOVR QVE LE SOVVERAIN MAISTRE

20 EN SA FVREVR VIENDRA NOS DELICTZ RECONNOISTRE
VOYES LECTEVR COMMENT SANS ACEPTION DAAGE

QVANT IL PLAIST AV SEIGNEVR FAVLT BENDER LE COVRDAGE VIRER LA VOILE AV VENT ET SINGLER LA FOVRTVNE 1NDISFERAMENT SOIT PLAISANTE OV ‘IMPOVRTVNE

25 CE MONDE NESTANT RIEN DISOIT CESTE DESFVNTE TRAVAILLEE DE LA MORT QVNG LOGIS QVON EMPRVNTE ET DONC LE MAISTRE PEVT LHOSTE FAIRE VVIDER

LORS ET QVAND IL LVY PLAIST AVLTREMENT SEN AYDER AINSY DONCQVES CESSES CHERE MERE VOVS PLEVRS

30 TIRES DE VOSTRE CVEVR TOVTES TELLES DOVLLEVRS ET NE ME VEVILLES PAS POVR CE FRAISLE REPAYRE RETARDER LINFINY DES FAVEVRS QVE IESPERE RECITANT CES BEAVX MOTZ LE TRAICT CONTAGIEVX EVAPORA SA VIE ET LV1 SILLA LES YEVX

35 POVR DVNE AVLTRE CLARTE TROP PLVS RESPLANDISSANTE ORNER ET ESIOVIR SON AME LANGVISSANTE

VOILLA COMME DE NOVS LVNICQUE DEITE

RETIRE LA VALLEVR DENTRE LA VILLITE

LAS HELLAS FIERE MORT CHIMERE ESPOVVENTABLE

40 ET POVRQVOY DISFEREN A TON BRAS 1NDOMPTABLE SEVLLEMENT POVR VNG TEMPS CE PRECIPIT TRESPAS CATHERINE ROESSIEV A PEYNE NESTOIT PAS

IMBVE DE NOSTRE AIR QVE DV NON MORT PROPHETTE ELLE SVYVIT AV TRACQ LA FLAMBANTE CHARRETTE

45 VIVRE POVR A IAMAIS TOVTES FOIS Y SOIT ELLE XELLEE A PRIER DIEV POVR LA RACE MORTELLE AINSY AV TOVT PVISSANT PLAISE DE LE PERMETTRE ET EN SON PARADIS TOVS ENSEMBLE NOVS METTRE

AMEN.

En résumé cette inscription nous apprend qu’elle est l’oeuvre d’un Allard (vers 2), parent de Catherine de Roessieu morte de la peste (vers 33), à l’âge de quinze ans (vers 17), le 19 juillet 1586 (vers i i et 1 2).

En comparant ces données avec les divers travaux publiés sur les d’Allard et les de Roessieu (1), nous avons été amené à croire possible d’identifier l’Al­lard en question avec Marcellin Allard, auteur de la Gazette Françoise.

La solution de ce problème littéraire et stéphanois ne pouvait être demandée à plus compétent que M. C.-P. Testenoire-Lafayette. Il a bien voulu répondre à nos questions par la lettre suivante.

« Il me semble comme à vous que, suivant toute probabilité, ces vers sont de notre Marcellin Allard. Leur facture rap­pelle son style et les mots que vous avez soulignés en pa­raissent une preuve ; surtout les deux premiers vers :

  • Arrête toy passant et d’une Catherine

  • Déplore avec Allard la fortune maligne.

Il est évident que l’auteur des vers se nomme ainsi lui- même ; d’autre part, la parenté de Marcellin Allard avec les de Roéssieu semble le désigner clairement.

Quel était son degré de parenté avec Catherine ? Pour le déterminer autant que possible, il faut consulter les auteurs qui se sont occupés de ces deux familles.

  1. Hippolyte Sauzéa, l’érudit chercheur, était propriétaire

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  1. La Tour-Varan, Armorial et généalogies des familles qui se rattachent à l’histoire de Saint-Etienne, etc., p. 7 à 24, et 69 à 74. — Gui de la Grye (R. Chantelauze), Portraits d’au­teurs Foréziens, p. r à 32. — Gras, Contrat de mariage de Marcellin Allard, dans Revue Forezienne, IV, p. 40 à 45. — Le nom de famille est écrit Roessieu ou Roeyssieu dans la plupart des actes anciens, puis Royssieu ou Roissieu. On ne trouve la particule qu’à la fin du XVIe siècle.

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du château de Monteille, près de Saint-Etienne, qui avait appartenu aux Allard. C’est dans leurs papiers qu’il a trouvé les renseignements qui lui ont permis de dresser les quatre degrés de généalogie des de Roissieu donnés aux pages 69 et suivantes du volume sur l’armorial et les généalogies stépha­noises, publié par M. de la Tour-Varan. Cette généalogie ne remonte qu’à Marcellin de Roissieu, premier du nom, époux d’Hélène de Monteille, dont le fils, Marcellin, second du nom, épousa Gasparde de la Bessée et fut père d’Hélène de Roissieu, épouse de Marcellin Allard.

Louis-Pierre Gras, le regretté secrétaire de la Diana, ra­conte qu’il avait rencontré, chez un patère, l’expédition ori­ginale du contrat de mariage de Marcellin Allard avec Hélène Roissieu ; il l’a publiée dans le tome IV de la Revue Forézienne (1870). Ce contrat est passé à Saint-Étienne, le 2 août 1580, pardevant le notaire Perret. Les futurs époux y sont dénommés comme suit : « honnest homme Marcellin Halart,

  • marchant de Sainct Estienne de Furan, et honneste He 

  • layne Roissieu, fille de feu honnest homme Marcellin

  • Roissieu, en son vivant bourgeois dudict Sainct Etienne. » La future épouse et sa mère déclarent ne pas savoir signer. Le frère d’Hélène, « noble maistre Denys de Roissieu, com 

  • missaire général des vivres en l’armée du Roy en Daulphiné », intervient au contrat et constitue à sa soeur, pour tous ses droits, une dot de onze cents écus sol.

La généalogie donnée par la Tour-Varan, d’après Hippo­lyte Sauzéa, ne nomme que trois enfants de Marcellin de Roissieu et de Gasparde de la Bessée, savoir : Denys, Hélène mariée à Marcellin Allard et Louise mariée à Hugues de Fleureton. Il est possible qu’un quatrième enfant, une fille morte jeune, n’ait pas été mentionnée dans les titres conservés. Le rapprochement des dates permet cette supposition. Il est dit dans la généalogie qu’Hélène de Roissieu est morte en 1650, âgée de 90 ans ; elle avait donc vingt ans lors de son mariage en 1580. Elle pouvait bien avoir alors une jeune soeur de neuf ans, Catherine, morte à l’âge de quinze ans en 586.

Catherine pourrait aussi avoir été la fille de Denys de Roissieu et la nièce d’Hélène. Les fonctions élevées, qu’occupait Denys de Roissieu en 1580, indiquent qu’il était d’âge à pouvoir avoir alors une fille de neuf ans. La généalogie ne donne pas le nom de ses enfants.

Telles sont les probabilités pour le degré de parenté de Marcellin Allard avec Catherine de Roissieu.

Denys de Roissieu était, en 1584, trésorier général des finances à Orléans ; il fut, le 7 avril de cette même année, l’un des témoins du testament de Jean d’Ogerolles, mourant des suites de la blessure reçue dans la rixe sanglante des seigneurs de Roche-la-Molière avec Aymard de Saint-Priest.

Marcellin de Roissieu, premier du nom, avait un fils aîné, Jacques, qui épousa Anne de la Bessée. Ils eurent, un fils, Charles de Roissieu, qui fonda, en 1606, une chapelle dans l’église des Pères Minimes à Saint-Étienne. M. Sauzéa, qui rapporte ce fait, dit que Charles de Roissieu était conseiller d’État et privé ; il ajoute que c’est à ce Charles de Roissieu que Marcellin Allard dédia, en 1605, sa Gazzette Françoise.

La dédicace de la Galette Françoise ne porte pas le pré­nom de celui à qui elle est adressée et ne fait aucune allusion de parenté ; il y est simplement nommé « Monsieur de Roys­sieu, conseiller du Roy en ses conseils d’État et privé ». II y a lieu de douter à qui, de Denys ou de Charles de Rois­sieu, Marcellin Allard a dédié son livre ; cela importe peu, mais cette dédicace constate aussi les relations entre les deux familles.

Antérieurement aux actes qui viennent d’être rappelés, on trouve une famille du nom de Roissieu établie depuis long­temps à Saint-Étienne. La Tour-Varan do nne les noms des cinq Roissieu, dont trois forgeurs et deux marchands, tous de Saint-Étienne, qui ont consenti des reconnaissances au terrier Paulat en t515. Dans les titres de la propriété de la Chauvetière près de Valbenoite, on trouve une famille de ce nom possessionnée aux territoires voisins dès le milieu du XVe siècle.

La curieuse inscription de la pierre tumulaire, donnée par M. l’abbé Rey à la Société de la Diana, est bien relative à une stéphanoise, parente et probablement belle-soeur 0u nièce de Marcellin Allard, et cette pièce en vers français du temps révèle un côté, inconnu jusqu’ici, du talent de notre vieil écrivain ».

La Société vote des remerciements à M. l’abbé Rey.