BD, Tome V, Découvertes à Chaysieu et à Moind. – Communication de M. le lieutenant Jannesson., page 184 à 194, La Diana, 1890.

 

Découvertes à Chaysieu et à Moind. – Communication de M. le lieutenant Jannesson.

 

M. le lieutenant Jeannesson fait hommage à la Société d’un fragment d’inscription romaine du IIe siècle, en marbre blanc, portant sur trois lignes les lettres suivantes,

A

CV

VS

de quatre centimètres de hauteur, qu’il a découvert dans le clos Duchez, au lieu dit la Reclava, commune de Moind.

Il y joint une certaine quantité de poteries et de fragments de poteries romaines, quelques-unes estampillées, enfin une portion de moule à empreintes décoratives, le tout recueilli depuis plus de deux ans à Moind et dans les environs, principalement à Chaysieu.

M. Jannesson produit une carte topographique où les gisements auxquels appartiennent ces débris céramiques sont exactement indiqués, et complète cette communication par les détails suivants :

« C’est au nord-ouest de la ferme de Chaysieu (voir la carte) le long de la voie du chemin de fer, qu’on a trouvé les plus grandes quantités de poteries gallo-romaines ; je ne suis pas éloigné de croire qu’il y en avait là un dépôt important, peut-être même une fabrique secondaire, car, entre plusieurs tessons qui n’avaient subi qu’un commencement de cuisson ou même n’étaient pas cuits, j’y ai recueilli un fragment de moule en terre blanche. Il paraît provenir des fabriques de Lezoux ; on y distingue un personnage dont la tête manque et un autre dont la pose penchée est celle d’un gladiateur ; comme ornements, des colonnes revêtues de bandelettes supportant un arc avec son carquois et la lyre d’Apollon ; des corbeilles de fruits ressemblant un peu à première vue à des couronnes héraldiques sont semées sur le fond.

J’ai trouvé au même endroit le corps d’une espèce d’ampulla en terre blanche avec guirlandes et cordons décoratifs d’un bel effet; un petit vase à boire en terre rosée, orné de stries faites à la roulette; enfin, une grande quantité de poteries rouges décorées de personnages. Je donne le dessin de quelques-uns des fragments les plus curieux.

Sur l’un d’eux la louve allaitant Romulus et Rémus; sur d’autres, des sujets de chasse ; il s’en trouve fréquemment avec des fleurs. J’ai très souvent rencontré un ornement présentant, avec de nombreuses variétés, l’apparence de notre fleur de lys héraldique (1).

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(1) M. Bertrand, de Moulins, a fait des constatations identiques. V. Bulletin de la Diana, t. IV, p. 271

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J’ai recueilli aussi quelques estampilles de potiers dont je parlerai plus loin.

Outre ces poteries de luxe, j’ai vu extraire du sol de Chaysieu aux endroits indiqués sur la carte une grande quantité de poteries grossières, des urnes cinéraires intactes et encore pleines d’une agglomération de cendres grasses mélangées de débris d’os.

Parmi les nombreuses monnaies romaines provenant du même lieu, j’en citerai une de la colonie Copia. Elle est partagée en deux : les Romains dédoublaient surtout ainsi les monnaies coloniales à deux effigies. J’ai rencontré beaucoup de monnaies du règne d’Auguste et des premiers Césars, comme à Moind beaucoup de monnaies des Antonins ; je n’en ai jamais vu de plus récentes.

La vigne d’un sieur Pinjeon a rendu un singulier bijou : c’est une bague de bronze dont le chaton porte une tête et au-dessous, à l’intérieur, un phallus en faible relief, mais d’un réalisme exempt d’équivoque. Il existait une légende de chaque côté, on n’en distingue plus que quelques lettres.

M. Rochigneux a recueilli en 1882-1883 à Chaysieu des monnaies gauloises dont plusieurs sont au musée de la Diana. C’est aussi dans cette région qu’il a signalé il y a quelques années deux tronçons de voies romaines indiqués sur le plan. L’une se dirigeait du nord-est au sud-ouest : c’est la voie Bolène conduisant de Forum Segusiavorum à Icidmagus ; il s’en détache du sud-est au nord-ouest un embranchement plus large, avec accotements, la reliant à Aquœ Segetœ (notre Moind actuel).

La carte de Peutinger ne porte nulle trace de cet embranchement et dirige la Bolène directement sur Moind ; la distance est de près de trois kilomètres. On peut, après cette constatation, discuter longtemps encore sur les distances fournies par la table.

Entre Chaysieu et Moind, au sud-ouest de Surizet et près du moulin de Saintinieu, on découvrit l’an dernier quelques poteries intactes : deux guttus de grandeur moyenne en terre ordinaire, deux autres plus petits en terre fine, enfin quelques fragments (1).

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(1) V. Bulletin de la Diana, t. V., p. 47.

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Nous arrivons à Moind ; je n’y ai guère trouvé d’entiers qu’un couvercle de pot en terre grossière un petit vase de forme très élégante, deux de ces petits vases appelés lacrymatoires, un antéfixe et une brique portant la marque ASSICI, offerts au musée de la Diana; mais par contre j’y ai recueilli une grande quantité de fragments de poteries fines et de vases ornés en terre rouge ; enfin, comme à Chaysieu, plusieurs estampilles de potiers, et c’est sur ces dernières que je veux principalement appeler votre attention aujourd’hui, car, selon moi, ces estampilles peuvent fournir à la chronologie de l’époque romaine des documents presque aussi sûrs que ceux que l’on puise dans la numismatique.

Je dois dire d’abord, et c’est un grand plaisir pour moi, que si j’ai trouvé quelque intérêt à étudier et classer ces estampilles et en général toute poterie ou fragment de poterie romaine, je le dois au savoir d’un homme dont la compétence s’impose en cette matière ; je veux parler de M. le docteur Plicque, qui a eu l’idée remarquable de classer les nombreuses couches de tessons abandonnés autour des poteries de Lezoux, comme les géologues classent les couches minéralogiques, pour y lire les âges des diverses formations.

Je vais donc examiner avec vous quelques-unes des marques de potiers trouvées à Moind et à Chaysieu.

1° OF MCCARI

Of(ficina M(a)ccari. – Maccarus vivait sous Trajan, sa spécialité était celle des poteries rouges lustrées ; on trouve fréquemment cette marque à Clermont rien de commun avec les poteries de Lezoux. On a trouvé cette marque à Mayence, à Vienne, à Londres, et enfin récemment dans les fouilles de Trion (1).

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(1) Allmer et Dissard : Fouilles de Trion. – Et. Allmer et Terrebasse : Inscriptions antiques de Vienne.

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2° OF CALVI

Of(ficina) Calvi. – L’époque est la même que pour le précédent, les deux officines étaient installées conjointement à Clermont et aux Martres de Veyre. M. le docteur Plicque n’a pas encore vu cette marque à Lezoux ; on l’a rencontrée sous cette variante OF CALVS à Moind même (Bulletin de la Diana, t. III, p. 312) ; on a trouvé OF CALV, OF CVLVI etc. à Autun, à Nîmes, à Colchester, à Londres, et dernièrement encore à Trion.

3° NIGRN

Les deux hastes du second N servent pour un 1, Nigrini. Nigrinus vivait à la même époque que les deux précédents. Il y a de nombreuses variantes de la même marque, OF NGR, OF NGRI, FNGI, NGRINI. On l’a trouvée à Lezoux, à Clermont, à Paris, à Givet et à Trion.

4e SENEX• F

Senex f(ecit). – Senex paraît avoir vécu d’Antonin à Marc-Aurèle.

On a fréquemment trouvé cette marque à Lezoux; la variété suivante, SIINIIXF, avait été précédemment trouvée à Moind (V. Bulletin de la Diana, t. III, p. 312). Jusqu’alors cette marque n’avait pas été signalée ailleurs qu’à Lezoux.

5° OF PRM

Of(ficina) Primi. – Primus paraît avoir vécu sous Adrien. Cette marque est très répandue, on l’a trouvée un peu partout avec de nombreuses variantes: OF PRM a été trouvé spécialement à Colchester et à Londres. Les seules fouilles de Trion ont fourni vingt-deux marques différentes de ce potier.

6° DIOFCI

On peut faire la lecture directe ou rétrograde grâce à la forme de 1’F (F): c’est-à-dire qu’une empreinte prise à la cire sera identique à la marque elle-même. Quelques fabricants se faisaient un jeu de distinguer leur marque par certaines bizarreries.

Telle qu’elle est, cette marque appartient forcément à l’un des potiers suivants: Dioratus, qui vivait sous Trajan et Adrien ; Diogenus, qui vivait à l’époque des Antonins; Divicatus, sous Marc-Aurèle; Divixtus, sous Marc-Aurèle ou Commode. De toute façon, cette marque dit encore l’âge du vase qui la portait: il a été fabriqué pendant le IIe siècle.

7° MVXTVLLI M

Muxtulli m(anu) – Muxtullus n’est pas postérieur à Commode; on rencontre ses produits dans l’Allier. Cette marque a été trouvée dans les fouilles de Trion; on l’a découverte aussi à Elonge (Belgique) dans un cimetière: les monnaies qui accompagnaient ces poteries n’étaient pas postérieures au règne de Commode. M. Dufour l’a également signalée à Amiens.

8° CELSIANI F

Celsiani f(ormœ) ou Celsiani f(iglince). – Les oeuvres de Celsianus se trouvent fréquemment à Lezoux ; on lui doit de nombreuses variétés de vases ornés; on en a trouvé à Londres. Le Celsianus de Lezoux vivait sous les empereurs Syriens; il paraît être mort vers l’an 250.

9° ATINI

Atini ou Atini(i) peut-être aussi pour ATI(lia)NI. – Si c’est ATINI sans abréviation, je crois que c’est la première fois qu’on trouve cette marque ; au-dessous, c’est-à-dire à l’extérieur du fond du vase se trouve le grafite AMB A : la cassure ne laisse deviner que la première lettre A du second mot.

Les empreintes suivantes appartiennent à des fabricants de moules.

10° PARNI.

Paternus, maître fabricant de moules, vivait sous Adrien et sous Antonin ; il a été copié à outrance.

11° CINNAMVS

Cinnamus, en lettres de 0m,011de hauteur au milieu des ornements.

Ce maître fabricant de moules vivait à Lezoux d’Antonin à Commode. On a trouvé sa marque dans l’Allier, à Tongres, tout récemment à Trion.

Sur le fond de certains vases, j’ai trouvé des marques sans lettres, comme fleurs ou rosaces à quatre ou huit pétales, etc. : la marque de fabrique, telle qu’on l’a de nos jours, était inventée !

Quant aux innombrables fragments de poteries romaines sans marques, dont j’ai parlé plus haut et dont la nomenclature et les formes sont si variées, elles rentrent toutes dans la savante classification établie par M. le docteur Plicque (1), depuis la céramique de facture indigène, jusqu’aux poteries bronzées ou micacées (mica blanc ou jaune selon qu’on voulait imiter l’or ou l’argent) qui furent les dernières productions de Lezoux vers l’an 268.

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(1) Congrès archéologique de France, LIIe session tenue à Montbrison en 1885.

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Une conséquence me paraît se dégager de ce qui précède : c’est que Moind et Chaysieu furent détruits comme Lezoux peu après le milieu du Ille siècle. C’est la conclusion à laquelle j’étais déjà arrivé pour Moind dans la communication que j’ai eu l’honneur de vous faire le 17 janvier 1889. »