BD, Tome V, Emigrations périodiques des ouvriers foréziens au XVIIe siècle. – Communication de M. Vincent Durand., pages 283 à 291, La Diana, 1890.

 

Emigrations périodiques des ouvriers foréziens au XVIIe siècle. – Communication de M. Vincent Durand.

 

M. Vincent Durand fait la communication suivante :

Au XVIIe siëcle, et bien probablement à une époque antérieure, les paysans des montagnes du Forez avaient coutume d’aller chercher au loin de l’ouvrage pendant la mauvaise saison, comme le font encore ceux de plusieurs départements de la France. Ce fait n’est pas inconnu : M. Aug. Chaverondier l’a signalé à plusieurs reprises dans les rapports si curieux et si substantiels où il a consigné le résultat de ses recherches dans les archives communales ; celles-ci lui ont fourni, notamment, un certain nombre d’actes mortuaires relatifs à des Foréziens ainsi momentanément expatriés en Italie et en Espagne (1).

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(1) Rapport au Préfet de la Loire, 1884, p. 8 ; 1885, p. 17 et 18 ; 1889, p. 16 et 20.

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Il m’est passé sous les yeux une quantité assez considérable de titres qui me permettent d’ajouter quelques détails nouveaux à ce que l’on sait de nos émigrants. Ce sont surtout des procurations notariées et des donations à cause de mort faites par eux au moment de leur départ. Dans ces actes sont énoncés leur profession habituelle, le pays où ils doivent se rendre et l’industrie qu’ils se proposent d’y exercer. Presque tous sont qualifiés de laboureurs; tous ou presque tous annoncent l’intention de travailler comme scieurs de long, « pour gagner leur vie ». J’ai rencontré une seule exception, celle d’un tisserand d’Allieu qui part, en 1672, « pour s’en aller travailler de son mestier de tisserant en Espagne ».

Les pays vers lesquels ils se dirigent sont des plus divers. Sur 84 émigrants dont j’ai relevé les noms, 44, plus de la moitié, font le voyage d’Italie; 12 seulement vont en Espagne; les autres, au nombre de 28, se répandent dans les différentes provinces de la France, Bresse, Bourgogne, Anjou, Bretagne, Saintonge, etc. Il est probable que la proportion de ceux restant à l’intérieur du royaume était plus élevée que ne l’indiquent ces chiffres: plusieurs sans doute et particulièrement ceux qui ne s’éloignaient pas beaucoup de leurs foyers, devaient négliger de faire dresser à leur départ les actes qui nous révèlent les pérégrinations plus lointaines de leurs compagnons.

Rarement ces derniers se bornaient à constituer un mandataire chargé pendant leur absence du soin de leurs intérêts, mandataire qui pour les gens mariés était ordinairement leur femme, et pour les autres un parent plus ou moins rapproché ; prévoyant le cas où ils ne reviendraient point de leur voyage, ils disposaient aussi de leurs biens, quelquefois par testament et beaucoup plus fréquemment par forme de donation à cause de mort. Ces actes contiennent des clauses intéressantes. Certains émigrants se préoccupent de recevoir à l’étranger une sépulture honorable, comptant sans doute sur leurs compagnons de route pour l’exécution de leurs volontés. Par exemple, Antoine Bartholin, de Saint-Martin-la-Sauveté en 1658, Claude Rose, de la même paroisse, en 1675, au moment de partir à la scie pour l’Italie, ordonnent que le clergé de la paroisse où ils viendront à décéder assiste à leurs obsèques avec la croix et l’eau bénite. Tous veulent qu’aussitôt la nouvelle de leur mort parvenue au pays, on prie pour le repos de leur âme dans leur paroisse, ou même aussi dans les sanctuaires les plus vénérés du voisinage. Les plus aisés prescrivent une aumône aux pauvres. Ainsi Antoine de Prest, de Bussy, partant à la scie pour l’Italie en 1693, veut qu’il soit célébré une grand’messe au premier avis de son décès, une autre au bout de l’an, et trois quarantaines de messes, la première en l’église de Bussy, la seconde à Notre-Dame de Laval et la troisième dans la chapelle des RR. PP. Recollets de Saint-Germain. André Blanc, de Saint-Sixte, partant à la scie pour le même pays en 1667, ordonne qu’il soit distribué aux pauvres le pain cuit de deux sestiers (6 hectol. 31) de seigle et un poinçon (2 hect. 08) de bon vin (1). Ces libéralités relativement importantes et le chiffre de certaines sommes léguées par les émigrants prouvent qu’ils ne se recrutaient pas exclusivement parmi les simples journaliers, mais que plusieurs possédaient un petit bien ou un modeste pécule.

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(1) Voir les Tables de comparaison entre les anciennes mesures du dëpartement de la Loire et celles qui les remplacent dans le nouveau système métrique. Montbrison, Pugnet aîné, an X, in-4°. – La pièce ou poinçon est prise vulgairement pour le double de l’ânée. La quantité de grains et de vin ici léguée est suffisante pour donner une livre (422 grammes) de pain et un verre de vin à environ mille-pauvres.

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Un acte du 21 février 1665, reçu Chazelle, nous a conservé la curieuse histoire d’un clerc tonsuré de Saint-Martin-la-Sauveté, Claude Robert, qui nommé prébendier de la prébende des Pugnets, fondée sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste en l’église de Saint-Martin, à la charge de se faire promouvoir au sacerdoce, « n’a vollu estudier ny ce randre cappable pour estre promeu audit saint ordre de pretrize ; ains au contraire, c’est adonné aux hardz mequanicque ; mesme despuis deux ou trois ans ou environ s’en est allé hors du royaulme pour travailler à la sie longue, où il est à present en Itallie ». Le collateur, considérant que la prébende est vacante de fait et voulant en assurer le service conformément à l’intention du fondateur, y nomme un autre titulaire. Ce prébendier réfractaire appartenait sans doute à une famille aisée, puisqu’il avait les moyens de faire ses études.

Par contre, bien minces devaient être les facultés d’Antoine Senoche, laboureur d’Allieu, qui à son départ pour l’Espagne en 1659, institue l’une de ses soeurs sa donataire universelle à cause de mort, voulant qu’à l’avis de son décès, elle fasse dire en l’église d’Allieu trois messes des trépassés, dont l’une chantée ; lègue 10 sous à chacun de ses deux frères, et 20 sous à chacune de deux autres sueurs. Une quatrième soeur, infirme, reçoit 3 livres. Le tout payable à mariage ou majorité.

Cet acte offre un exemple d’une coutume attestée par de nombreux documents du même genre, celui d’attribuer aux filles une part héréditaire plus forte qu’aux garçons. Dans les familles où le travail manuel était la principale ressource, on estimait que les bras de l’homme étaient son premier capital, et l’on augmentait la part des filles, afin de leur permettre de faire un meilleur établissement.

Après avoir ainsi pourvu à la gestion de ses affaires pendant son absence, et disposé de sa fortune pour le cas où il ne reverrait pas le sol natal, le scieur de long demandait un passeport au curé de sa paroisse. Cette pièce faisait connaître le nom et le domicile du porteur et attestait qu’il était de bonnes moeurs et religion catholique, et que nulle maladie épidémique ne régnait dans le pays au moment de son départ. En voici un exemple, trouvé dans des papiers de famille. C’est un passeport délivré par le curé de Saint-Laurent-en-Solore à deux de ses paroissiens sur le point de passer en Italie :

Ego infra scriptus rector parrochiae Divi Laurentii et sub Rupe Forti, a parte regni Franciae, Lugdunensis dioecesis, fidem facio omnibus hasce presentes inspecturis, nempe hos duos infra nominatos Bartholemeum Molin et Jacobum Dutay meos esse parrochianos, probis moribus imbutos, fideque catholica nec non Romana instructos ; si liquido, etiam constat, Deo bene juvante, una cum lotis vicinis meam parrochiam nulle epidiniœ (sic) morbo infectam esse. Qua propter humiliter precor omnes urbium magistratus, portuum, penitusque omnium locorum, supra nominatos viam Italicam liberam permittere ; simili de causa omnes ecclesiarum rectores iisdem sacrosancta ministrare : promittens me in simili casu par vobis ac vestris incolis esse relaturum. In cujus rei testimonium, meum hisce presentibus apposui chyrographum.
Datum Divi Laurentii in Solorio et sub Rupe Forti, anno a Nativitate Domini millesimo sexcentesimo sexaginta duo et die sexta novembris, a me, G. DELHORME, rectore.

Le passeport suivant en langue française a du être délivré à des émigrants à l’intérieur :

Je soubzigné Pierre Girard, prebstre, vicaire de la perroisse de Cezei, certiffie que, par la grâce de Dieu, ne n’a aucung mail dangereux en ladite perroisse ; mesme que Claude Cozillé et Pierre Meilhère sont de laditte perroisse de Cezey. En foy de quoy j’ay signé le present certifficat, huy quatorziesme aoust mil six cent trente huict. GIRARD, vicaire.

En 1747, le curé de Sauvain délivre à André Simon un extrait de son acte de mariage avec Marie Savatier et ajoute :

Extrait des registres de la paroisse de Sauvain en Forey, diocèze de Lyon, duement collationné, expedié audit André Simon, que nous certifions être d’honnête famille, bon catholique et de bonnes moeurs, ce vingt troisième septembre mil sept cens quarante sept. CLAIR, curé de Sauvain.
Nous ajoutons au certificat et à l’extrait de mariage cy dessus que André Simon y denommé, Jacques Simon, son frère, André Simon, son cousin, et Jean Pelisson, tous nos paroissiens et tous bons catholiques, ne vont passer l’hyver dans les provinces etrangères que pour y travailler au penible metier de la scie, ce que sont obligé de faire les artisans mariés ou non, capables de travailler, de notre ditte paroisse, parce que, située sur de hautes montagnes, les recoltes en sont insuffisantes au payement des impôts et à la subsistance des familles : par consequent on y est en necessité et en usage de comprendre les absens au tirage des milices. C’est pourquoy nous prions ceux qui sont à prier de leur donner libre passage. Audit Sauvain, mêmes jour, mois et an que dessus. CLAIR, curé de Sauvain.

Au verso, on lit :

Nous, procureur fiscal de la baronnie de Couzant, la prevosté de Sauvain en dependant, attestons le certificat cy dernier veritable. En foy de quoy nous avons signé, ledit jour vingt trois septembre mil sept cent quarante sept. MATHON, procureur fiscal.

Dans certaines paroisses, le nombre des émigrants était si considérable, qu’avant leur départ ils croyaient devoir mettre ordre, non seulement à leurs affaires privées, mais encore aux affaires publiques. Ainsi, nous avons vu un acte du 14 septembre 1661, reçu Valézy, notaire, contenant nomination des consuls de la parcelle de Sauvain pour l’année 1662, faite par le peuple assemblé à l’issue de la messe paroissiale, ce requérant les consuls sortants et en vertu d’une ordonnance des élus de Montbrison qui permet d’élire les consuls de l’année suivante, « acttendu que la plus grande partie des habitans sont sur le poinct de partir pour sans aller à la sie “.

C’est au mois de septembre que les scieurs de long se mettaient en route, après avoir levé leur moisson et fait leurs semailles. Un petit nombre attendait le mois d’octobre, un plus petit nombre encore celui de novembre ; on ne relève que de rares départs dans les autres mois de l’année.

Je suis moins bien renseigné sur l’époque ordinaire de leur retour; il est probable que la plupart rentraient en juillet et août ; on trouve mention d’émigrants décédés en Italie au commencement de ce dernier mois.

Parmi ceux qui repassaient les monts, quelques uns revenaient affublés de surnoms qui, perpétués dans leurs familles, restent comme un souvenir de leurs lointaines pérégrinations. Par exemple, c’est bien probablement d’Espagne qu’un des auteurs de Pierre Poncet, de Rochefort, dont le fils Barthélemy partait pour le même pays en 1693, avait rapporté le sobriquet héréditaire, et plus sonore que flatteur, de Marrano, le Pourceau, encore subsistant dans la commune de Saint-Laurent-sous-Rochefort, où sa signification n’est plus comprise de personne.

J’ignore quelle était, en Espagne et en Italie, la limite extrême des excursions de nos émigrants. M. Chaverondier a signalé, d’après les registres paroissiaux de Cezay, le décès, en octobre 1663, d’un habitant de cette paroisse au diocèse de Pavie (1). Notre aimable et regretté confrère le comte Francesco Galantino ne pensait pas que les scieurs de long foréziens eussent pénétré jusqu’à Soncino où, depuis des siècles, cette industrie est exercée par des émigrants descendus du Trentin (2). Cela fait supposer qu’ils ne dépassaient guère Milan.

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(1) Rapport au Préfet, 1884, p. 8.
(2) E una vera curiosità d’archivio quella serie di atti che si referiscono alli operai del Forese, che si portavano all’estero, e prima provvedevano alle loro famiglie, e facevano testamento, quasichè non dovessero più rivedere la terra natia. Da noi però, a Soncino, non credo abbiano, anche in tempi remoti, fatta dimora, nè transitato per recarsi più ad oriente. Probabilmente i paesi da essi Foresiani visitati saranno stati la Liguria ed il Piemonte. In Soncino, già da secoli, i segatori del lungo legname appartengono alle valli del Tirolo italiano, o per dire più esatto, del vescovato di Trento. Scendono nel autunno e ripartono in febbrajo. (Lettre du 29 mai 1879.- Cf. I Conti del Forese ed i Gouffier de Boysi, p. 86).

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Je n’ai pas rencontré de titres faisant mention de leurs voyages à l’étranger, qui soient postérieurs aux premières années du XVIIIe siècle.

Les émigrants dont je vous ai entretenus appartenaient à des paroisses comprises dans les cantons actuels de Saint-Georges-en-Couzan, Boën, Saint-Germain-Laval et Noirétable. Je ne puis, faute de documents, dire dans quels autres cantons du département ils se recrutaient, et souhaite que le dépouillement des archives notariales, et des papiers de famille des cultivateurs, si riches en renseignements inédits sur l’histoire et les coutumes de notre pays, permette de compléter un jour une étude que je n’ai fait qu’esquisser.

M. le vicomte de Meaux dit que l’intendant d’Herbigny, dans son mémoire resté manuscrit sur la généralité de Lyon, mentionne l’émigration périodique d’un grand nombre d’ouvriers foréziens et l’importance des gains qu’ils faisaient dans leurs voyages (1).

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(1) Voici le passage du mémoire de l’intendant Lambert d’Herbigny signalé par M. le vicomte de Meaux :
« On compte que la vente des fromages de Roche qui sont transportés hors de la province peut aller à 25 ou 30 mille livres par an, et que tous les ans, après que les terres sont ensemencées, il sort du Forez sept à huit cents paysans qui vont en différentes provinces et jusqu’en Piémont et dans le Milanais travailler à la scie et à toute sorte d’autre grosse besogne, d’où ils rapportent chez eux 20 et 25 mille livres ». (Mémoire sur le gouvernement de Lyon, 1698).