BD, Tome V, La destruction de Moind et de Chaysieu et l’invasion de Chrocus dans les Gaules. – Communication de M. le lieutenant Jannesson., pages 227 à 234, La Diana, 1890.

 

La destruction de Moind et de Chaysieu et l’invasion de Chrocus dans les Gaules. – Communication de M. le lieutenant Jannesson.

 

M. le lieutenant Jannesson s’exprime ainsi :

« L’année dernière, je crois avoir établi par l’observation de nombreuses monnaies romaines recueillies à Moind (1), que cette localité avait été une station gallo – romaine florissante pendant la première moitié du premier siècle ; cette prospérité subit un temps d’arrêt jusqu’au règne de Trajan, pour reparaître et se prolonger jusqu’à la fin du règne des Antonins. Enfin on peut dire avec certitude que Moind fut détruit de fond en comble vers l’année 265, un peu avant ou un peu après. Cette date fatale se confirme d’elle-même, car elle s’applique à plusieurs autres localités voisines telles que Chalain-d’Uzore, Boisset-lès-Montrond, etc.

L’analyse si savamment faite par M. Testenoire-Lafayette des trésors monétaires qu’on y a découverts nous apprend que les dernières pièces sont de Gallien et de Salonine.

Dans une province voisine, à Lezoux, l’étude attentive de la céramique gallo – romaine (voir le savant travail de M. le docteur Plicque) (2) nous a démontré que la destruction de cette ville remonte, comme pour Moind, à une époque comprise entre les années 265 et 270.

Il y a donc eu vraisemblablement à cette époque, dans toute la région, une invasion de barbares, un de ces flots d’hommes qui renversaient tout sur leur passage. Il m’a paru intéressant de rassembler et de vous soumettre un certain nombre de textes anciens qui peuvent jeter quelque lumière sur ce point obscur de notre histoire, et spécialement sur la marche probable suivie par les envahisseurs.

Eutrope, historien latin du IVe siècle, parlant d’une formidable invasion des Gaules, qu’il place vers l’année 265, s’exprime ainsi :

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(1) Voir le Bulletin de la Diana, Janvier-avril 1889
(2) Congrès archéologique de France, LIVe session, 1865

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« Les Germains après avoir ravagé les Gaules pénétrèrent en Espagne (1) ».

Aurélien-Victor, autre historien latin du IVe siècle rapporte les mêmes faits au règne de Gallien, c’est à dire à la même époque :

“Les Francs après avoir ravagé la Gaule se rendirent maîtres de l’Espagne (2) ».

De ces deux auteurs, l’un appelle les envahisseurs des Germains, l’autre des Francs ; mais dans leur pensée, il s’agit d’un même peuple.

Procope ne laisse aucun doute à ce sujet, il s’exprime ainsi :

« Les Vandales des rives du marais Méotide, pressés par la famine, se retirèrent sur les bords du Rhin, chez les Germains appelés aujourd’hui Francs, après s’être alliés aux Alains, peuple de race gothique (3) ».

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(1) Vastatis Galliis, Germani usque in Hispaniam intraverunt : Eutrope, Brevarium rerum Romanarum, L. IX.
(2) « Francorum gentes, direpta Gallia, Hispaniam possederunt ». Aurelius Victor, De Coesaribus, cap. 33.
(3) Bâv8tXot I€ âpqi r~v Matarty tilxr&Evot ) (ev, v , ii:Et3i Xtp.tn i rd(ovro, Éç FEpµavotiç TE, oi vûv I payyot X o vrat, xai z:ora u v `Pi7vov EZtspouv, ‘A)4vouç €ratptç&p.EVOt FotOtxiv €Avoç : Procope, Guerre des Vandales, L. I, chap. III.

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De ce texte résulte que les Vandales ont pu être confondus avec les Germains et les Francs, ce qui va me permettre d’établir une concordance entre les auteurs précédents et ceux qu’il me reste à citer.

Au VIIe siècle, Warnaharius, qui s’inspire d’un auteur beaucoup plus ancien, nous apprend que Chrocus, chef des Vandales, avait envahi et pillé plusieurs provinces de la Gaule, s’était emparé de Langres où se trouvait l’évêque Didier, et l’avait fait mettre à mort en compagnie d’un grand nombre de chrétiens. Ceci est une date, la mort de saint Didier paraissant devoir être fixée vers l’an 264 (2).

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(2) V. Acta Sanctorum, 23 maii, apud Bollandianos. – Dom Bouquet, T. I., p. 641, Ex actis Sancti Desiderii. – Résumé de l’histoire de Langres, par Jacques Vignerius, jésuite, 1665

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Plus loin, le même auteur dit encore que Dieu vengeur Deus vindex, fit tomber Chrocus aux mains de l’ennemi sous les murs d’Arles, où il fut torturé et tué à son tour.

Comme l’invasion s’étendit jusqu’en Espagne, je tire des faits précédents une conclusion immédiate : Chrocus a dû traverser notre région pour aller de Langres en Espagne, puisqu’au retour il suivait la vallée du Rhône lorsqu’il vint se faire prendre sous les murs d’Arles. Ce chef barbare ne se serait jamais avisé, j’allais dire n’aurait jamais commis la faute de passer par le même chemin pour aller en Espagne et pour en revenir : la raison c’est que ses soldats seraient morts de faim, car ces hordes barbares pillaient, détruisaientet incendiaient les villes qu’elles traversaient.

Dès lors, il est assez vraisemblable que dans sa marche vers les Pyrénées, il suivit la direction générale de la voie romaine dont la table de Peutinger nous fait connaître le tracé de Langres en Espagne par Lugdunum, Forum Segusiavorum, Aqua Segetœ (notre Moind), Icidmagus, Tolosa, pour venir aboutir aux pieds des Pyrénées; peut-être son armée fractionnée suivit-elle quelque temps les vallées de la Loire et de l’Allier, pour faire sa jonction à Condate.

Les auteurs qu’il me reste à citer, sont bien plus concluants et bien plus précis; mais avant d’allér plus loin, je dois faire remarquer que le nom d’Allamani ou allmen signifiait dans le langage des barbares d’au-delà du Rhin, comme maintenant encore, « toutes sortes d’hommes (1) ».

C’est une appellation générique, sous laquelle les écrivains latins des bas temps confondent parfois les peuples désignés précédemment sous les noms de Suèves, Alains, etc.

Soit dit en passant, il en est un peu de même aujourd’hui, et l’on a quelques tendances encore à appeler Allemands tous les peuples qui parlent la langue tudesque. Les historiens futurs qui écriront l’histoire de notre temps confondront plus d’une fois Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois, et il y a gros à parier que cette phrase de Grégoire de Tours, Hos secuti Suevi, id est Allamani reviendra souvent dans leurs écrits sous cette forme : « Les Prussiens avaient à leur suite les Hessois, les Badois, etc., qui sont des Allemands ».

Cela posé, je puis citer Grégoire de Tours qui, au VIe siècle, s’exprimait ainsi dans son Historia Francorum : « Sous leur règne (Gallien et Valérien), Chrocus roi des Allamans ayant mis son armée en mouvement, parcourut les Gaules (2) »

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(1) Sur ce mot d’Alamanni le savant secrétaire de notre Société, M. Vincent Durand, a bien voulu confirmer notre dire en nous citant le témoignage d’Agathias, De rebus, imp. Justiniani, lib. I, où il est dit formellement que ce mot signifie mélange d’hommes rassemblés de divers côtés (çûviXuôE, rai).
(2) Illorum tempore (Valeriani et Gallieni), Chrocus ille Allamanorum rex, commoto exercitu, Gallias pervagavit : Grégoire de Tours, L. I., ch. XXX.

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, et quelques lignes plus loin, en termes plus exprès encore : « Celui-ci (Chrocus) ayant rassemblé les peuples dont se composaient les Allamans, courut par toutes les Gaules et détruisit tous les temples qui avaient été construits jadis (1) ». On le voit, l’historien remplace l’expression « commoto exercitu par collectam Allamanorum gentem, qui indique suffisamment qu’il n’y avait pas qu’un seul peuple parmi ces Allamans.

La suite est plus intéressante encore pour le cas qui nous occupe (2) :

« Arrivant chez les Arvernes, il pilla, incendia et détruisit ce temple que les Galates appelaient, dans la langue gauloise, temple de Vasso ».

Et plus loin : « Les Allamans faisant invasion dans les Gaules, saint Privat, évêque de la ville des Gabali, fut trouvé dans une grotte du mont Mimat où il se livrait au jeûne et à la prière, les habitants étant assiégés dans les ramparts du camp de Grèze ;… il fut frappé de verges jusqu’à ce qu’on le crût mort (3) ».

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(1) Qui (Chrocus) collectam, ut diximus, Allamanorum gentem, universas Gallias pervagatur cunctasque aedes quae antiquitus fabricatae fuerant a fundamentis subvertit. – Collectam… gentem est évidemment pour collecta gente. Grégoire de Tours employait souvent l’accusatif, pour l’ablatif, il en convient quelque part.
(2) Veniens vere Arvernos, delubrum illud quod gallica lingua, Vasso Galatœ vocant, incendit, diruit, atque subvertit. – Ce temple de Vasso était dédié à Mars selon les uns, à Mercure selon les autres ; Pline en fait mention, L. III, ch. VII.
(3) Irruentibus autem Allamanis in Gallias, sanctus Privatus, Gabalitanoe urbis episcopus, in crypta Memmatensis montis, ubi jejuniis orationibusque vacabat, reperitur, populo Gredonensis castri in munitione concluso ;…. tamdiu fustibus caeditur quoadusque putaretur exanimis : Grégoire de Tours, L. I, ch. XXXII.

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Maintenant que nous trouvons Chrocus en Auvergne et dans le Gévaudan, il n’y a plus de doute possible : ses bandes ont parcouru la Gaule comme nous le disions tout à l’heure, en marchant du nord-est au sud-ouest et en traversant la région à laquelle appartient le Forez.

Enfin, pour abréger, je me contenterai de citer, sans reproduire les textes, deux autres historiens qui parlent de l’invasion des Gaules par Chrocus toujours à la même époque, et qui relatent sa capture sous les murs d’Arles, sa captivité et sa mort : ce sont Idace au Ve siècle, et Frédégaire au VIle siècle (1).

Ils nous apprennent que Chrocus avait causé une telle épouvante dans les Gaules, qu’avant d’être mis à mort « il fut couvert de chaînes, traîné au supplice à travers toutes les cités qu’il avait dévastées et finit par une mort digne de sa vie criminelle (2).

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(1) Voir les mémoires relatifs à l’histoire de France traduits par Guizot.
(2) Vinculis constrictus est : qui ductus ad poenam per universas civitates quas vastaverat, impiam vitam digna morte finivit: Fragmenta selecta Fredegarii excerpta ex Idatio.

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Il convient pourtant de dire ici qu’un auteur ordinairement consciencieux et véridique, Sigebert de Gemblours, place en 411 la mort de Chrocus ; mais il écrivait ses chroniques à la fin du XIe siècle, c’est-à-dire bien longtemps après cet événement ; il a d’ailleurs toujours été réfuté sur ce point et, comme les circonstances dont il entoure la mort de Chrocus sont les mêmes que dans Grégoire de Tours, Warnaharius et Frédégaire, il y a lieu de croire qu’il a confondu la première invasion des Vandales avec la seconde ; au contraire, ceux des auteurs précédents qui relatent cette seconde invasion la placent dans des circonstances bien différentes et, comme elle leur est mieux connue, ils la précisent mieux aussi. Grégoire de Tours donne même le nom du chef des Vandales en 411: c’était Gundéric.

Je me résume : l’histoire nous apprend qu’il y eut dans la Gaule vers l’an 265, disons sous le règne de Gallien pour être moins absolu, une invasion de barbares sous la conduite de Chrocus. Ces barbares qui ruinaient et incendiaient toutes les villes qu’ils rencontraient ont sûrement traversé notre région et, comme à cette époque, la vie semble s’être retirée subitement de plusieurs centres de population, tels que Moind et Chaysieu, qui se trouvaient sur leur passage, il est naturel de conclure que ces localités ont été détruites par cette première invasion. »