BD, Tome LIV, Un relevé d’honoraires médicaux et de frais pharmaceutiques à Saint-Marcellin en 1709, pour le compte de la famille Mazenod, pages 345 à 352, 1994-1995.

 

UN RELEVE D’HONORAIRES MEDICAUX et de FRAIS PHARMACEUTIQUES à Saint-Marcellin en 1709, pour le compte de la famille de Mazenod.

Communication de M.A. CUISINIER.

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(Cette communication, non présentée à l’assemblée, nous a paru être un heureux complément à celle de Mlle Gonon, c’est pourquoi nous l’insérons dans ce bulletin.)

Louis XIV survécut jusqu’à l’âge de 77 ans (1638-1715) malgré un état maladif chronique, l’accumulation de maux quotidiens et surtout l’incompétence notoire des praticiens qui, chargés de maintenir la santé et l’intégrité de sa divine personne, l’accablaient de purges et de lavements à toute occasion.

En 1665, Molière, qui loge dans la même maison de Guy Patin, célèbre Esculape parisien, devient Chef de la Troupe du Roi. Il a tout loisir d’observer le corps médical s’affairant sans relâche autour du grand monarque. Malade lui-même gravement, dès son âge mûr, il est tuberculeux, il ne manque aucune occasion de railler les moeurs de son siècle et s’en prend sans concession et sans ménagement aux médecins et apothicaires de son temps.

Il donne en 1665 “L’amour médecin”, comédie-ballet dans laquelle l’auteur met en cause directement les médecins de la Cour, au travers d’une caricature vigoureuse. Puis c’est la représentation, en 1666, du “Médecin malgré lui” et en 1673, c’est “Le malade imaginaire”, pièce au cours de laquelle Molière rencontrera la Mort à l’âge de 51 ans. Pour ridiculiser les archiâtres et leur pseudo-science, l’auteur met en scène, tantôt ceux qui parodient les médecins dissimuant leur incompétence sous un discours pompeux et latinisant, tantôt les vraies praticiens à qui il fait une relative confiance. Souffrant dans sa chair, tout comme Louis XIV son mécène qu’il côtoie régulièrement, il est sans illusion et connaît mieux que quiconque son destin et sa fin toute proche.

Cependant, il réagit avec force contre ceux, et ils sont nombreux, qui, plutôt que de soulager les malades, leur infligent des traitements fantaisistes plus propres à tuer qu’à guérir. Cette peinture à peine chargée, des moeurs et des pratiques médicales du “Grand siècle de Louis XIV” confirme que la trilogie comique de Molière “saignare, purgare, clisterium donare” résume assez bien la panoplie des interventions pratiquées, exceptée la chirurgie, par les médecins de l’Ancien Régime.

Qu’en était-il des Provinces du Royaume de France. L’ignardise était-elle aussi profonde ? La science officielle de Paris, de Versailles, avait-elle imprégné nos Esculapes campagnards et nos apothicaires ? Ces derniers faisaient-ils preuve d’autant d’impuissance devant les maux grands et petits d’une épopque qui, rappelons-le, ne connaissait pas l’existence des microbes ? L’opposition entre la médecine chimique enseignée à Montpellier et la médecine galénique (principes de Galien) avait-elle cours ?

Une pièce d’archive de la famille de Mazenod de Saint-Marcellin nous éclaire à ce sujet et nous permet d’affirmer la même indigence et la même approximation dans les soins médicaux dispensés à la campagne et cela dans les mêmes termes qu’à Paris.

Que chacun fasse son jugement après avoir lu ce compte du barbier-chirurgien de la paroisse de Saint-Marcellin en date de 1709.

“ Du mois de février 1709 saigné trois fois La Charpeneyre 0L.7s.6d.1/2

Du 2ème may de ladite année donné a fransoise un remède contre la collique convulsive 1L.4s.1d.

du 13ème octobre de ladite année une once catolicon (1) et demy quart sucre rouge pour madame 0L.10s.8d.

du 19ème novembre pour réglisse (2) jujubes (3) et soufre 0L.04s.7d.

du 20ème dudit donné pour madame une once (4) catolicon et demy quart sucre rouge avec un peu de cristal minéral 0L.

du 23ème dudit une saignée au pié 0L.10s.8d.

du 24 dudit un lavement suivant l’ordonnance 0L.18s.12d.

dudit jour apliqué trois grands vessicatifs (5) 0L.14s.10d.

et commancé a penser les vessicatifs et fourny les onguens necessaires.

du 24 dudit une purgation vomitive avec infusion de rub. (Rhubarbe)

du 27 dudit un remède cordial (6) composé de 4 grains de vray bezoard oriental (7), 12 grains poudre de vipère une once et demie sirop de capillaire et les eaux de bourrache et ajouté encor les yeux d’écrevisses et le diaphorétique (8) minéral ensemble 6L.4d.

dudit jour appliqué trois pigeons 0L.14s.1d.

et après avoir levé les pigeons apliqué un épithème (9) cordial sur la région du coeur

plus un lavement fait avec deux onces catolicon fin sucre rouge et autres choses suivant lavis du médecin 1L.4s.6d.

dudit jour le soir fait un cordial antidote pour user à la culière composé avec le diaphorétique minéral yeux d’écrevisses poudre de vipère le tout delaye avec de la confection (10) dans d’eau de chardon beny que je nay pas fournie 3L.0s.2d.

Le même soir donne a la fois 14 grains de bezoard oriantal et demy grain de laudanum (11) mele avec de la confection donné en opiate (12) a 18 (?) le grain de bezoard ensuite 13L.10s.8d. 1L.10s.

Le 28 et le 29 passe entierement ces deux nuits après de madame pour luy administrer lesdits remèdes et cela a sa discrétion 22L.9s.6d.

Le 29 dudit le lavement réitéré comme dessus 1L.4s.18d.

du dit jour donné le soir 12 grains de poudre de vipère et demie dragme (13) (lire drachme = 4 grammes) sel chardon beny 0L.18s.15d.

du 30 donne a madame un autre cordial antidote compose avec 12 grains poudre de vipère, 6 grains de caph. (lire camphre) (14) mineral sel de chardon beny et 14 grains dudit vray bezoard oriental juste a 18 le grain dudit bezoard et les autres choses y compris ensemble 14L.00s.08d.

Le matin dudit jour jaies donne un lavement comme dessus avec deux onces catolicon sucre rouge et autres ingrediens 1L.04s.18d.

Ledit jour fait d’unguent pour penser les vessicatifs

Le jour suivant donne le soir demy grain de laudanum 14 grains de poudre de vipère 6 grains de diaphorétique mineral demie dragme sel de chardon beny 1L.10s.1d.

fourny de la tisanne de ladite dame en plusieurs fois de la corne de cerf et d’ivoire rapes (15) ou reglisse environ 1L.0s.18d.

du 31 dudit un lavement le matin composé comme dessus 1L.4s.18d.

du 3ème décembre de ladite année une purgation avec manne (16) rubarbe, romarin, sirop de fleurs de pêcher et autres ingrédiens letout en infusion 1L.14s.19d.

du 11ème dudit donne pour madame une once catolicon fin demy quart sucre rouge et cristal mineral 0L.11s.8d.

plus purgé madame depuis en plus forte (?) avec les memes drogues que dessus 2L.1s.19d.

fait quelque peu dunguent vessicatif pour guerir les excoriation (17) du vessicatif 1L.4s.1d.

depuis saigné (18) le laquais et purge ensuite 1L.4s.1d.

Jay fait aussi quelque chose a George 4L.8s.14d. 39L.00s.6d.”

Cet état des soins prodigués par le barbier-chirurgien (19) à Mme de Mazenod et à certains de ses domestiques fait bien apparaître la double influence des médecins en cours à cette époque, à savoir la chimique et la galénique.

La médecine chimique privilégie les composés minéraux à vertu médicinale, combinant des métaux avec d’autres matières. Cette pratique se développe surtout à Montpellier et rayonne dans toute l’étendue du royaume.

L’école galénique, dont les bases sont les textes de Claude Galien (Anatomiste grec 131-210), préconise des remèdes plus directs et plus spectaculaires tels que la saignée. Elle s’enseigne surtout à Paris et vise à exclure les praticiens de la médecine chimique. Le conflit se poursuit pendant tout le XVIIème siècle et même au-delà. Un compromis, voire un équilibre entre les deux, ouvrira la voie à l’évolution moderne des études et des connaissances médicales. La médecine moderne supplantera peu à peu les pratiques désuètes et connaîtra son plein essor à partir des découvertes de Pasteur.

Mais pour mieux goûter l’étrangeté des substances destinées à soulager sinon guérir le malade, il est nécessaire pour le lecteur de se reporter aux notes établies à partir de deux ouvrages :

-1 Le dictionnaire classique universel d’Eugène Belin de 1879

– 2 “Le corps du Roi-Soleil” de Michelle Caroly.Imago – les éditions de Paris 1990.

Notes relatives à certains termes employés dans cet état:

1 – Catolicon : remède que l’on croyait, autrefois, propre à guérir toute les maladies.

2 – Reglisse : Plante dont la racine est employée en médecine. Elle est laxative, rafraichissante et adoucissante.

3 – Jujube : Fruit du jujubier ou jus extrait de la jujube. Elle combat la bronchite et la furonculose.

4 – Once : 16ème partie d’une livre soit 31 g. et 25 cg.

5 – Vessicatif : Il faut dire plutôt Vesicatoire; c’est un emplâtre qui fait venir des ampoules sur la peau ; c’est aussi la plaie causé par l’application de cet emplâtre.

6 – Cordial ; (du latin cor/cordis = coeur) qui est réconfortant.

7 – Bezoard oriental : c’est la concrétion pierreuse qui se forme dans le corps de certains animaux et à laquelle on attribuait de grandes vertus. Le bezoard de bouc sauvage d’Orient était le meilleur ; il était envoyé par les jésuites de Goa; (Côte orientale de l’Hindoustan-Inde).

8 – Diaphorese, Diaphorétique : (du grec diaphoreo = je répans) transpiration plus abondante que la transpiration naturelle et moins considérable que la sueur. Un diaphorétique est donc une substance qui excite la diaphorèse.

9 – Epithème : Tout médicament topique autre que l’onguent et l’emplâtre. (Pharmacie) Un Topique est un remède qu’on applique à l’extérieur comme le cataplasme.

10 – Confection : C’est excipient c’est à dire la substance propre à incorporer certains médicaments.

11 – Laudanum : C’est une préparation contenant de l’extrait d’opium.

12 – Opiat / Opiate : Electuaire (médicament de substance molle) dans lequel entre de l’opium.

13 – Dragme : Il faut lire Drachme, mesure valant 4g.

14 – Camphre : substance aromatique, cristallisée, extraite du camphrier ; il s’emploie contre les douleurs rumathismales et goutteuses.

15 – Corne de cerf et d’ivoire, Yeux d’ecrevisses : Ce sont des aphrodisiaques.

16 – Manne : Suc de certains végétaux.

17 – Excoriation : (du latin ex = hors et corium = peau) c’est une écorchure légère de la peau.

18 – Saignée : Prélèvement de sang dans un but thérapeutique, 8 onces à chaque fois ; Louis XIV, à 9 ans, subit une saignée de 32 onces, soit 31,25 x 32 = 1000 g. pour la petite vérole. Les saignées achevaient le malade plus qu’elles ne le guérissaient. pour les médecins de l’Ancien Régime, le corps contenait 2 litres de sang. L’art du “coupandi saignare” se voulait être un moyen efficace et universel pour prévenir et guérir toute les affections. Les veines étaient choisies et incisées selon des règles nombreuses qui correspondaient à une thérapeutique précise et à l’effet recherché par le médecin et le barbier-chirurgien.

19 – En 1709, à Saint-Marcellin c’est Jean-Baptiste Dupin qui officie en qualité de maître Chirurgien (de 1708 à 1714) – (Registres paroissiaux – In Les communautés de Maîtres chirurgiens avant la Révolution de 1789 en Forez, de jean Renaud, éditions du Chevalier, saint-Etienne 1945).

20- Louis XIV et ses médecins : Dans son ouvrage “Le corps du Roi-Soleil” M. Caroly, qui fait référence aux écrits des médecins du roi, donne à travers son texte, l’ensemble des substances efficaces ou non prescrites à Louis XIV ainsi que la panoplie des interventions extérieures.

– Médicaments :

Bouillon rafraichissant et cardiaques, eaux cordiales, pilules de poudre de perles pour le coeur, bezoard, purge de calomel et séné, vin émétique à base d’antimoine, vin, pain trempé de vin, décoction basalmique, eau de pimprenelle, sel de Mars diurétiques, poudre de pierres précieuses, yeux d’écrevisses aphrodisiaques, poudre de corne de cerf ou d’ivoire aphrodisiaques, bouillon d’opiat, tisane de sauge et de véronique, eau martiale c’est à dire réduction d’eau dans laquelle a croui de la limaille de fer, bouillon de veau et d’herbes médicinales avec du séné, de la manne, de la potasse, des cristaux minéraux, scrupule (24 grains) de poudre de perles et confiture de roses rouges pour le coeur, extrait de rhubarbe contre la diarrhée, rossolis c’est à dire eau de vie de vin d’Espagne dans laquelle infusent des grains de coriandre, de fenouyil, d’aneh et de cannelle mèlés de sucre contre la diarrhée, coulis de pain contre la diarrhée, décoction de coriandre et de grenande, teinture de lave avec des pelures de pommes, sirop d’orgeat, eau de mélisse avec esprit de vitrioll, tisane de fleurs de pivoine, essence de cyprès et roses rouges, décoction de perles, corail, limaille de fer, vitriol et cristal minéral, pilules de sel tamaris, julep (= potion) à l’extrait de rhubarbe, quinquina, pilules à base de pierres d’écrevisses et de perles, poudre d’yeux d’écrevisses contre les hémorragies.

– Interventions extérieures :

La saignée et les différents lavements, liniment composé d’esprit d’écrevisses, de baume du Pérou et d’essence de fourmi contre la blenoragie, lavements à l’huile d’amande et au miel, à l’eau de rose, à la manne, au Julep (?), aux décoctions minérales, aux graines de lin, d’orgeat, emplâtre d’os de pied de boeuf mélangé de fleurs d’oranger, cataplasme de pulpe d’oseille et d’oignon de lys contre les furoncles, essence de girofle ou de thym contre les douleurs dentaires, emplâtre de cigüe pour ramollir les chairs.

Interventions des chirurgiens pour l’opération de la fistule anale et de la communication palatale due au mauvais étét des des dents et cela sans aucune anesthésie.

Nota –

Peut-on à travers cette médication découvrir de quelle maladie souffrait madame de Mazenod ?, il serait intéressant que nos collègues dianistes et médecins donnent leur opinion.

Personnellement je ne suis pas spécialiste et ne peut constater que la maladie de Mme de Mazenod a commencé à être soignée ici le 13 octobre et était terminée fin novembre avec un paroxysme le 28 octobre et une convalescence qui dura jusque vers la mi décembre.

Les médicaments employés semblent être liés à une forte fièvre (pigeons, diaphorétiques, etc.), avec des douleurs ( laudanum, opiates, camphre etc.). Or Mme de Mazenod, née Marie Vande, était à l’époque une jeune femme, mariée en 1705, elle avait eut un premier fils en 1706 puis un second début 1708 enfin un troisième Pierre de Mazenod baptisé le 23 septembre 1709, mais à Lyon, cette fièvre était-elle une suite de son accouchement ?

Rappelons que Mme de Mazenod survécut à cette indisposition , elle eut encore d’autres enfants et mourut 50 après, en 1759, à Saint-Marcellin.