Lettres d’Henri écrites pendant son voyage en Amérique de juillet 1894 à janvier 1895 , BD, Tome LXV, Montbrison, 2006, pages 127 à 155.

 

 

 

A bord de « la France », 13 juillet 1894.

Nous sommes partis de Saint-Nazaire lundi, vers huit heures du soir, bien qu’on nous eût fait embarquer à une heure, à cause de la marée, le temps était assez beau mais mardi et mercredi mauvais,vent debout, c’est à dire qu’il fallait marcher contre le vent et la mer, ce qui nous vaudra probablement un jour de retard. J’ai eu bien assez le mal de mer, du reste presque tout le monde en était au même point. Etienne n’a presque pas été malade, et je crois surtout qu’il ne voulait pas l’avouer. Je n’ai pas pu me mettre à table de ces deux jours et n’ai presque rien pu manger. Hier j’avais encore mal à la tête et le bateau roulait encore beaucoup. Aujourd’hui la mer est bonne et il est probable qu’elle le restera jusqu’au bout. Il n’y a pas beaucoup de passagers sur le bateau, tout au plus une trentaine de premières et le bateau est fait pour 150 au moins.

On dîne en trois tables, je suis avec Etienne à la table du Commandant, qui est de beaucoup la mieux composée, nous sommes une douzaine. J’ai pour voisin un Anglais de Sainte-Lucie, et un jeune homme de l’Equateur qui rentre chez lui pour s’occuper des propriétés de ses parents, qui habitent Paris. Il y est resté depuis l’âge de dix ans et il en a 24, il est avec son frère qui est plus âgé que lui. Il y a aussi un diplomate colombien qui doit débarquer à Sabanilla2 avec nous. Un fonctionnaire de la Réunion qui va prendre ses vacances dans sa famille à la Martinique ; plus deux ou trois créoles des Antilles françaises. Pas de femmes à notre table.

J’ai aussi trouvé à bord deux Ardéchois, un parent de l’abbé Malbus du collège, qui va chercher de l’or à la Guyane, et un tailleur de SaintPéray3, qui a fait une petite fortune au Venezuela, près de Maracaïbo ; le supérieur d’un établissement de Frères à la Guadeloupe et beaucoup de religieuses allant dans l’Amérique du Sud, à l’Equateur et à Lima.

A bord de la France, 14 juillet.

2 Près de l’embouchure du Magdalena, fleuve de Colombie tributaire de la mer des Antilles, au nord de Barranquilla (Colombie).

3 Ardèche.

Le temps se remet au beau, mais il fait encore assez froid, le soir j’ai besoin de mon pardessus. Hier nous avons passé devant Sâo Miguel, une des Açores. C’est la seule terre que nous apercevrons sur la route, malheureusement il faisait nuit et pas clair de lune. Nous n’avons fait qu’entrevoir [la côte] assez escarpée avec de petites villes et des villages au bord de la mer et à un coteau dont nous pouvions distinguer les lumières. Nous avons aussi vu un bateau la 1ère embarcation depuis notre départ.

En somme la vie est assez monotone et tout le monde à envie d’arriver, mais nous en avons encore au moins pour dix jours. Je crois que nous aurons du retard.Aujourd’hui pour la fête du 14, on a hissé quelques pavillons et je crois qu’on allait nous donner un dîner meilleur qu’à l’ordinaire.

Il y a sur le bateau un détachement d’infanterie de marine, 60 ou 80 hommes qui vont à Cayenne, comme ma cabine est près de l’avant, je suis presque leur voisin, et ils me réveillent tous les jours à quatre heures par un tapage abominable, ils chantent tout le temps quand ils ne s’engueulent pas dans un langage plus qu’imagé. Je ne comprends pas comment ils peuvent se maintenir à ce degré de bruit et de gaîté car ils ne sont pas trop bien logés ni nourris.

J’ai été ce matin, avec le petit Equatorien, faire une exploration générale du bateau. Nous avons tout visité, sauf les machines que nous demanderons à voir un autre jour. Les troisièmes et surtout les soldats sont assez mal. Entassés dans l’entrepont ils n’ont que de toutes petites paillasses, et des couchettes sur quatre rangs en hauteur, juste la place de se glisser entre les deux rangs, ils n’ont pas d’air, surtout quand la mer est forte et qu’on est obligé de fermer les hublots.

La France est un assez bon bateau de 450 tonneaux, mais un peu vieux. Nous ne faisons que 300 milles marins par jour tandis que les bateaux de New York en font jusqu’à 450. Nous avons tout visité, boulangerie, forge, menuiserie ; il y a de tout, même une boucherie, nous avons quatre boeufs, 30 ou 40 moutons, quatre cochons et un nombre incalculable de poulets et de canards.

A bord de la France, 16 juillet.

Le temps devient beau, il y a quelques averses, mais la mer est superbe, sans une vague. Il commence à faire un peu chaud, pourtant je n’ai pas encore mis mes costumes de flanelle. Je n’ai pas mal causé avec le monsieur de la Martinique, il m’a dit que nous aurions un temps assez désagréable aux Antilles, où c’est la saison des pluies, mais que c’était un bon moment pour la Colombie et l’Amérique du Sud. C’est aussi ce que m’a dit monsieur Vellès le député colombien, il me conseille beaucoup de ne pas aller si tôt dans l’Amérique du Nord mais de rester dans l’Amérique du Sud où la bonne saison se prolonge quelque temps après le mois d’août. C’est aussi l’avis des jeunes Equatoriens avec lesquels je suis très bien ; ils m’ont déjà invité à aller chez eux près de Guayaquil, leur père en a été gouverneur, ils ont de belles plantations et des élevages de chevaux et de boeufs. Ce pourrait être une bonne occasion pour moi, si cela ne prend pas trop de temps, j’irai peut-être.

[1]8 juillet, à bord de la France.

Nous serons demain matin à la Pointe-à-Pitre4, nous devons y arriver dans la nuit mais on ne peut entrer dans le port avant le jour de sorte que nous attendrons en mer. Nous n’y passerons que quelques heures, pourtant on a le temps d’aller à terre, c’est justement le jour du marché ce qui est une bonne chance. A la Martinique nous passerons 30 heures. A partir d’ici nous avons dû relâcher presque tous les jours. Il fait beau et jusqu’à présent je n’ai pas eu trop chaud.

Fort-de-France5, 23 juillet.

Nous sommes arrivés samedi à la Pointe-à-Pitre où nous avons passé quelques heures, vu le marché et fait un tour en ville.

1ère

La impression des Antilles vues de la mer est vraiment extraordinaire. Une vraie végétation de serre chaude qui vient jusqu’au bord de l’eau : cocotiers, palmiers, bananiers et un arbre complètement couvert de fleurs rouge vif qu’on appelle le flamboyant, quelques uns ont la taille d’un gros arbre. Puis le marché où on voit toute espèce de fruits et de légumes des Tropiques dont nous avons rapporté une provision à bord, le tout vendu au milieu d’un tapage assourdissant par des négresses habillées en indienne de couleurs aussi criardes que possible. Le vrai costume est simplement une chemise blanche avec une jupe rouge ou verte et un mouchoir de couleur noué autour de la tête. Quand on arrive le bateau est littéralement pris d’assaut par une troupe de nègres qui après vous avoir demandé dix francs pour vous mener à terre le font pour un franc.

Samedi soir à la Basse-Terre6 on n’a pas eu le temps de descendre et à minuit à Saint-Pierre Martinique un créole de cette ville, Mr de Pompignan, un ami qu’Etienne s’était fait à son 1er voyage, est venu le voir ; il s’est mis à causer si bien avec nous que nous n’avons pas entendu l’avertissement du départ et il n’a pas pu retourner à terre et est venu avec nous jusqu’ici. Le dimanche matin il nous a ramené avec lui à Saint-Pierre par un petit bateau qui fait le service de la côte. Il nous a mené déjeuner au Cercle de Saint-Pierre où tous les membres vous traitent immédiatement comme de vieilles connaissances. Puis Mr de Pompignan nous a fait faire une grande promenade en voiture et nous a mené chez lui à la campagne où on nous a fait manger une quantité prodigieuse de fruits extraordinaires, et avaler je ne sais combien d’espèces de rhum et de liqueurs avec une insistance digne des temps passés, j’en étais à moitié mort cependant je n’en ai pas été malade. Puis il nous a raccompagnés à Saint-Pierre après nous avoir fait visiter des champs de cannes à sucre et une usine qui malheureusement ne marche dans ce moment. Ensuite nous sommes revenus à Fort-de-France en voiture, course que je vous raconterai demain

4 Guadeloupe.
5 Martinique.
6 Guadeloupe.

Puerto Cabello7, 26 juillet.

Nous partîmes de Saint-Pierre avec un petit buggy, on ne se sert que de voitures américaines auxquelles les nègres donnent des noms étranges : Mort Subite, Maman prend deuil etc. La route passe par les hauteurs de l’île dans les bois, où il y a de beaux échantillons de végétation tropicale, surtout des bambous et des fougères merveilleuses, des balisiers8 qui ont trois à quatre mètres de haut et des bananiers.

La voiture est attelée avec de petits mulets qui vont à fond de train dans des pentes très raides et qui sont conduits par un cocher nègre qui vous raconte un tas d’histoires le long de la route mais en créole, ce qui n’est pas bien facile à comprendre.

En arrivant à Fort-de-France nous avons été dîner chez le curé, qui a pour vicaire un Ardéchois, l’abbé Thouez qui nous avait invités.Ici on est dans la fièvre de l’or, tout le monde ne parle que des découvertes d’or dans la Guyane, et surtout dans le territoire contesté entre la France et le Brésil. Il paraît que Cayenne est complètement abandonnée, les agents de paliers et les employés du gouvernement décampent pour aller chercher de l’or. C’est une vraie folie. Nous avons à bord un nègre qui a recueilli en quelques jours pour sa part deux cents mille francs et ils étaient sept ou huit.

Hier j’ai été avec Etienne et quelques passagers de la Guayra à Caracas par un petit chemin de fer très accidenté, tout à fait américain, sans aucun travail, tracé au flanc de la montagne. Nous passons sur des ponts de bois et manquons renverser des cavaliers sur la voie. Caracas est une ville qui n’a rien de bien intéressant sauf comme échantillon de la vie Sud-Américaine.

7 Venezuela.
8 Plante originaire de l’Inde cultivée pour son rhizome riche en féculents ; certaines espèces ont des fleurs décoratives.

Barranquilla9, 29 juillet

Nous sommes arrivés hier matin à Sabanilla, où nous avons perdu toute la journée. D’abord on nous a fait monter dans un petit chemin de fer qui s’arrête à chaque pas, puis nous avons été retenus un temps infini à la douane qui ne voulait pas laisser passer nos fusils, heureusement que nous avons trouvé Monsieur Vellès (le député colombien qui était sur la France), il était avec un employé supérieur de la police et il a fait passer non seulement nos fusils sans difficulté mais aussi nos malles sans les ouvrir.

Le premier aspect de la Colombie est assez triste. Sabanilla est sur une côte basse et déboisée sans pour cela être cultivée. Dès qu’on essaye de faire la moindre culture, on commence à couper les arbres à 80 centimètres de terre sur une étendue du double ou du triple de l’endroit qu’on veut cultiver ; on laisse sécher quelque temps puis on met le feu au tout au risque d’incendier tous les environs, ce qui ne contribue pas à embellir l’entour des villes.

Barranquilla au contraire est une assez jolie ville espagnole. Nous avons été hier soir au théâtre dans une baraque en planches. La place des fauteuils d’orchestre était occupée par les gens biens vêtus et le pourtour par des Colombiens et des Indiens en immenses chapeaux de paille et en manches de chemise qui manifestaient leurs impressions par des sifflets et des cris de trois diables en apparencemais au fond s’amusant de tout. Le matin nous avons été à la messe dans la cathédrale où toutes les statues avaient des vêtements en étoffe. Les saints habillés en costumes du Moyen Age ou en habits modernes noirs et les saintes généralement en religieuses ou en costume de bal avec une quantité de bijoux faux. Du reste personne n’a l’air de s’occuper le moins du monde de la messe, on entre, on cause un peu à voix basse puis on s’en va.

Monsieur Vellès m’a raconté que dans une paroisse de l’intérieur, le curé racontait comme une chose naturelle « Dans ma paroisse tout le monde m’appelle mon père, mais mes filles m’appellent mon oncle, c’est plus convenable ». Dans un autre endroit l’évêque avait envoyé un grand vicaire pour mettre de l’ordre dans un couvent, les moines mécontents de ce procédén’ont rien trouvé de mieux que de l’enfermer et de le garder jusqu’à ce qu’il eût promis de tout trouver parfait, ce qu’il s’est empressé de faire.

Nous sommes dans un hôtel assez bon, quoique la nourriture soit un peu désagréable ayant de l’ail et de l’oignon partout, le tout servi par des garçons n’ayant pour tout vêtement qu’un pantalon de toile et une chemise le tout très sale. Les lits sont propres, ils se composent d’un pliant sans matelas, le drap simplement posé sur la toile. Les chambres sont séparées par des cloisons à mi-hauteur et fermées seulement par des jalousies. Depuis les Antilles il n’y a de vitres nulle part.

9 Colombie.

Je trouve la chaleur très supportable, cependant Barranquilla passe pour un des endroits les plus chauds de la région. Du reste en Europe on exagère beaucoup la chaleur, on s’y habitue très vite et à part peut-être Panama il y a peu d’endroits malsains, même à Cayenne il n’y a presque pas de fièvre excepté dans les temps d’épidémie. J’ai vu plusieurs personnes qui en venaient et qui disaient que la mortalité y était très faible. Les endroits vraiment malsains sont surtout au Venezuela et dans certaines parties de la côte qu’il faut éviter.

Le change est ici de 180 pour % ainsi 500 francs argent français font 1400 f. en argent du pays. Il est vrai que nous avons payé une bouteille de pale ale une piastre qui vaut cinq francs.

Sur le Magdalena.

Nous sommes partis avant-hier lundi de Barranquilla, il faut huit ou dix jours pour aller à Honda. Les bateaux sont d’un modèle américain àétages avec d’assez bonnes cabines. Notre bateau ayant quelque petite avarie à la machine hier on nous a fait changer de bateau au milieu du fleuve ce qui nous a pris toute la journée à cause des marchandises qu’il a fallu transborder.

Nous en avons profité Etienne et moi pour aller chasser sur les bords de la rivière, il y a beaucoup d’oiseaux de toute sorte, perroquets et cacatoès de toutes couleurs. J’ai aussi tiré un caïman mais je l’ai manqué. Le soir nous avons assisté à la prise d’un boeuf au lasso pour la nourriture du bateau. On l’a tué sur place et débité d’une façon qui n’avait rien d’agréable pour ceux qui devaient le manger.

Les bords de la rivière sont très boisés, une végétation magnifique tout à fait tropicale, un mélange de grands arbres, de palmiers et de lianes dont on ne peut pas se faire une idée sans l’avoir vu. Il est impossible de faire un pas dans le bois quand il n’y a pas de sentier ouvert, sans se faire faire un chemin à coups de machette qui est une espèce de grand couteau que tout le monde porte dès qu’on va dans la campagne.

La population des bords de la rivière est des plus mélangée, il y a très peu de blancs véritables, c’est en général un mélange d’Espagnols, d’Indiens et de nègres, ce qui fait une assez vilaine race ; il paraît que plus haut il n’en est pas de même. La plupart des passagers sont Colombiens. Nous avons comme étrangers deux Américains du Natal, l’un, Mr Massey, est officier aux Etats-Unis et vient passer un congé en Colombie. Je crois qu’il est correspondant d’un journal de New York. L’autre, Mr Rockwood, est un vrai type de Yankee, il a fait tous les métiers, officier de marine, chef de gare, fermier [et a fini par se marier en huit jours à Bogota avec une Colombienne qui ne comprenait pas l’anglais et lui ne savait pas un mot d’espagnol]10. Ils ont une installation très bien comprise de fusils, selles, etc. Puis un vieux Suisse de Fribourg qui est parent aux Zurich, les cousins de Mme de Missolz et qui connaît également les Saint Legu et un voyageur de commerce allemand.

Sur le Magdalena.

Le bateau s’arrête tous les jours pour faire du bois pour le chauffage ce qui prend toujours trois ou quatre heures ; le bois est préparé en tas au bord de la rivière et pendant qu’on fait le chargement on a le temps d’aller à terre et de chasser ou de voir quelque chose. J’ai déjà tiré un bon nombre d’oiseaux, nous avons essayé de conserver les peaux avec de l’alun mais nous n’avons pas pu réussir et avons été obligés de les jeter à mon grand regret. Le long de la route on peut tirer sur les caïmans dont il y a un nombre prodigieux à certains endroits, j’en ai vu jusqu’à vingt les uns à côté des autres, mais on ne sait pas si on les tue, car à moins de les toucher du premier coup à l’épaule ou sur le dessus de la tête, ils disparaissent immédiatement sous l’eau.

J’ai vu de belles plantations de cacao et de café, il paraît que la terre peut facilement rendre quinze à vingt pour cent mais il faut attendre deux ou trois ans avant qu’on puisse avoir un revenu ce qui arrête pas mal de gens qui n’ont pas d’argent comptant.

Honda, 10 août.

Je finis une lettre à Honda où nous sommes arrivés ce matin. Nous partons demain pour la mine. Je pense que j’irai de là à Bogota où je pourrai organiser mon voyage. Les communications sont si lentes ici que je ne puis réellement pas dire quand je pourrai être de retour ni exactement le tour que je ferai. La lettre du ministère fait merveille auprès des consuls. Je pense que je ferai probablement la route de Bogota avec l’officier américain, il doit venir à la mine dans quelques jours, ce serait une bonne occasion pour moi.

Pavas, 13 août.

10 En bas de page en note.

Nous venons d’arriver à la mine. J’y attendrai le courrier de France puis je pense aller de là à cheval à Quito11, ce qui me prendra une vingtaine de jours, de Quito partie en chemin de fer, partie à cheval à Guayaquil12 et de là à Panama. Passant toujours à de grandes altitudes, le pays est très sain. Quito est à 2000 ou 3000 mètres (2850) ce qui doit vous rassurer et je ferai en chemin de fer la partie chaude près de Guayaquil où j’attendrai à la campagne chez Mrs de Sanistivan, les Equatoriens que j’ai vus sur le bateau, le vapeur pour Panama de la Steam Pacific Navigation Company, compagnie anglaise qui est la même pour laquelle j’ai pris mon billet pour San Francisco.

Nous sommes partis de Honda non sans difficulté car il n’y avait pas de chevaux et de mulets à louer et tous les loueurs aiment beaucoup mieux louer leurs animaux pour des villes, que pour des endroits écartés où ils n’ont pas de chance de trouver des voyageurs de retour. Nous avons fini par en prendre pour aller un peu plus d’à moitié chemin au Fresno un grand village qui sert de centre à une grande partie de cette région minière.

Avec la lenteur et l’éternel « maniana »13 des Colombiens nous avons fini par n’être prêts à partir qu’à six heures du soir samedi. Etienne n’avait voulu prendre que deux bêtes de charge au lieu de trois qu’il nous aurait fallu à cause de ses nombreux paquets, puis il trouvait que c’était trop tard pour partir. J’ai fini par lui forcer la main et nous nous sommes mis en route par un beau clair de lune. Il y a une espèce de route, ou quelque chose y ressemblant jusqu’à une quinzaine de kilomètres d’Honda, ensuite nous avons traversé de grands pâturages où nous passions au milieu de troupeaux de boeufs couchés qui ne se dérangeaient même pas à notre passage. Ces boeufs sont beaucoup moins sauvages que ceux des autres parties du pays. Nous sommes arrivés vers minuit à Mariquita vieille ville espagnole à peu près complètement en ruines. Une église dans le genre de celles de Messine mais dans laquelle les boeufs entrent comme chez eux sous le porche.

Nous avons trouvé tout le monde couché et l’aniero14 voulait absolument nous faire continuer notre route, je pense pour s’éviter la peine de décharger et de recharger, nous assurant qu’il y avait un camino real15 jusqu’au Fresno mais Etienne qui n’avait pas dîné, qui de plus était en mauvais rapport avec son mulet et ne se souciait pas d’un voyage de nuit dans la montagne s’est complètement révolté et s’est mis à faire un tel vacarme à la porte de l’auberge qu’enfin un gamin en chemise déchirée est venu nous ouvrir en disant qu’il était absolument impossible que nous couchions parce que ça dérangerait tout le monde. L’aubergiste a fini par arriver lui-même et a fait une touchante reconnaissance avec Etienne qu’il avait vu l’année passée et après beaucoup d’histoires a fini par nous faire un souper bien passable et à nous faire deux lits dans la salle à manger.

11 Capitale de l’Equateur.
12 Port de l’Equateur, sur le Pacifique.
13 « demain ».
14 Anier.
15 Un grand chemin.

Le lendemain nous sommes partis à six heures par de petits sentiers où les pieds des mulets passant toujours à la même place ont creusé en certains endroits des trous réguliers qui ont parfois 50 centimètres de profondeur ce qui rend les chemins très mauvais d’autant plus que c’est par des pentes très raides, mais les mules sont si adroites qu’il n’arrive jamais rien.

Nous avons déjeuné dans une petite tienda16 au bord de la route : un simple hangard en bambou où les cavaliers s’arrêtent à chaque instant pour boire un verre de chicha17 ou de mauvais rhum. Là nous avons rencontré un contremaître de la mine qui attendait Etienne. Il devait y avoir une vente de terrain tout près d’une mine, de sorte qu’il y avait un grand nombre de gens attendant dans la cour de la tienda, tous à cheval en selle mexicaine, avec d’énormes étriers en cuivre prenant tout le pied comme une [mitre ?] de sabot. Ils portent un immense pantalon de dessus, ou plutôt des jambières qui montent jusqu’à la ceinture en gros coutil blanc bordé de cuir jaune, larges comme un jupon qu’on appelle samaros, le poncho doublé de rouge relevé sur l’épaule et un immense chapeau de paille genre panama mais excessivement haut. C’était très joli comme ensemble. Beaucoup de cavaliers ont le lasso à la selle, c’est le commencement des Gauchos de l’Amérique du Sud.

Arrivés au Fresno le soir nous sommes allés faire une visite au directeur d’une mine Mr Carlton un Américain, il n’y était pas, mais sa femme nous a retenus à dîner et à coucher, nous y sommes même restés jusqu’au lundi matin. Ils vivent avec leur neveu Mr Gregory qui a épousé une Colombienne, il plante du café et il a un ranch dans la montagne où il élève des boeufs. Il a été élevé dans l’Ouest des Etats Unis, et est un grand cavalier. Il connaît admirablement tout le pays et m’a promis de m’organiser une jolie excursion dans les Andes. Il me recommande beaucoup le voyage à Quito et il doit s’occuper de me procurer des mulets et un homme dans les meilleures conditions possibles.

La route du Fresno est très belle, nous l’avons fait à mulet avec des boeufs comme bêtes de bât, c’est ce qu’on emploie le plus pour les transports.

16 Etablissement.
17 « espèce de mauvaise bière », comme le dit plus loin H. A.

Bogota18, 1er septembre.

Je suis venu en trois jours à Bogota sur la mule que j’ai achetée et dont je suis très content. Je passe sans me presser devant tout le monde. Je pense aller à Guayaquil par Quito, c’est l’affaire de 25 jours.

La route de Bogota est assez monotone, mais il y a partout des auberges à peu près passables. En certain endroits la route, qui est presque une route, est pavée mais comme le pavage a été emporté par endroits elle ressemble tout à fait au lit d’un torrent avec de gros blocs en désordre.

J’ai retrouvé ici presque tous mes compagnons de voyage du Magdalena ce qui sera une très grande ressource pour moi.

Bogota a l’air tout à fait d’une grande ville, après tous les petits trous que j’ai vus sur la route. Il y a près de 200 000 habitants (Elisée Reclus donne 92 mille en 1892). Il y a de jolis magasins pour la plupart français et malgré la difficulté d’accès on y trouve des gens bien habillés, seulement il n’y a presque pas de voitures, du reste les voitures ne peuvent servir que dans l’intérieur de la ville car il n’y a pas dix kilomètres de routes carrossables de chaque côté de la ville. Ce pays est un mélange curieux de civilisation et de primitif pour les communications. Il en est au point de l’Espagne il y a trois cents ans. J’ai même vu des chaises à porteur dans la ville. Il y a quelques petits chemins de fer mais ils marchent si mal et puis sont si courts que cela ne compte pas.

Cartago, 17 septembre.

J’ai été très las, et un peu abruti par tous ces changements brusques de température, passant rapidement du climat des Tropiques à celui de Bogota qui est à peu près celui de l’Europe presque froid mais quelques jours de repos m’ont tout à fait retapé. A Bogota j’ai été très bien reçu par Mr Bourgarel19, ministre de France, qui est très bien vu dans la société de Bogota, ce qui m’a valu une invitation à un bal, qui se passe à peu près comme chez nous ; de jolies toilettes et de jolies femmes, mais les hommes bien rastas.

Les Français sont très bien vus et tout le monde a plus ou moins l’illusion qu’il parle français. Mr Bourgarel a été attaché à Pékin avec Mr d’Imécourt, il a de plus failli être secrétaire du baron Baissy, mais il ne le porte pas dans son coeur, ce qui nous a mis tout de suite bien. Il m’a donné
une lettre pour le marquis de Persan20, qui est ministre à Quito, et m’a demandé de lui écrire pour lui donner un petit compte-rendu de mon voyage de Bogota à Quito qu’il a un peu envie de faire quand il quittera la Colombie.

18 Capitale de la Colombie.
19 Ernest-René-Joseph-Adrien Bourgarel (1850-?), diplomate français.

Pour ma route Mr de Bourgarel m’a adressé à un Français qui a fait la route jusqu’à Popayan, c’est à dire presque tout près de la frontière de la Colombie à l’Equateur. C’est un marchand de nouveautés et de toute espèce de choses, Mr Maguin, il m’a donné une lettre pour un guide que je dois trouver en route et qui l’a déjà accompagné à Popayan, et de plus une lettre pour un Italien à Popayan qui doit me renseigner sur le reste de la route. Il y a de plus des Frères et des moines français à Popayan qui me renseigneront aussi.

Je suis parti de Bogota il y a une dizaine de jours avec deux mules et un peon21 c’est à dire un guide qui soigne les bêtes ; il m’a accompagné jusqu’à Ibague au pied de la grande Cordillère où je devrais prendre le guide de Mr Maguin, mais il n’y était pas, ce qui m’a fait perdre deux jours. Il y a de quoi devenir enragé, ces braves Colombiens avec leur empressement à première vue et toutes leurs protestations sont exaspérants dès qu’on veut partir, c’est toujours « maniana ». C’est le premier mot d’espagnol qu’on apprend. Enfin il est arrivé et m’a procuré un bon guide pour Popayan.

Il faut d’Ibague à Cartago cinq jours. C’est le plus dur du voyage car il faut traverser la Cordillère tout près du Tolima qui a plus de 5600 mètres au-dessus du niveau de la mer (5616).On passe par le col du Quindio à 4 ou 5000 mètres (3485). C’est certainement une des plus belles choses de l’Amérique du Sud, mais c’est un peu dur, quoique Don Patrocinio Lima, le fameux guide que m’avait indiqué Mr Maguin m’ait dit que c’était un « camino real ». J’aimerais pouvoir vous donner une idée de ce qu’est un « camino real » en Colombie. Le fait est qu’en marchant dix heures par jour nous n’avons fait qu’une moyenne de 20 à 25 kilomètres par jour ce qui donne l’idée mieux que tout. De plus il n’y a pas d’auberges, on couche dans la première cabane venue, où généralement on ne trouve rien à manger, sauf du maïs sous plusieurs sortes : galettes remplaçant le pain, chicha ou espèce de mauvaise bière, et le plus horrible de tout la massamora, mélange de farine de maïs et de lait fermenté. Quelquefois mais pas souvent du lait et des oeufs. Les gens sont assez polis une fois que vous êtes entré chez eux mais leur premier mouvement est de refuser de vous vendre quoi que ce soit, après, quand ils voient qu’on est disposé à payer ce qu’on prend, ils sont très satisfaits. Quant à la nuit on la passe dans la seule pièce de la maison en compagnie de toute la famille, sans compter les muletiers qui peuvent être de passage. Tout cela, hommes et femmes, parle ferme, chante, joue de la guitare une bonne partie de la nuit, de plus il y a des nuées de puces d’une vigueur toute spéciale.

20 Charles Doublet, marquis de Persan, consul général de France de 1894 à 1896 à Quito.
21 Paysan, ouvrier agricole en Amérique du Sud.

 

Mais ces petits inconvénients sont bien compensés par la vue qui est vraiment extraordinaire ainsi que le changement de végétation. On part de la végétation des Tropiques du bord du Magdalena pour monter jusqu’aux neiges éternelles et retrouver ce même climat des Tropiques sur les bords du Cauca un des principaux affluents du Magdalena du côté du Pacifique. J’ai amené mes mules en assez bon état et elles sont à même de continuer leur route demain quoiqu’elles n’aient eu à manger pendant ces cinq jours que l’herbe qu’elles ont pu brouter la nuit, et un peu de sucre qui est le grand supplément de nourriture pour bêtes et gens en cas de travail pénible. D’ici je pense qu’il faut huit jours pour aller à Popayan et dix jours de Popayan à Quito. De là cinq jours à Guayaquil. Tout cela à quelques jours près, car on ne sait jamais quand on part et encore moins quand on arrive.

En partant de Bogota j’ai pris un petit tronçon de chemin de fer qui s’appelle prétentieusement Ferro carril del Narte. Il y a ainsi plusieurs gares et plusieurs chemins de fer, mais ils ne vont pas à plus de dix ou vingt kilomètres de la ville, quoiqu’ils soient commencés depuis plusieurs années. Je me suis donc embarqué dans le train avec mes bêtes, après un peu de chemin il me faut débarquer mes mulets pour aller reprendre un autre tronçon de la même ligne un peu plus loin. Je suis arrivé une heure après l’heure du train certain de l’avoir manqué, mais non, non seulement il n’était pas parti mais pas même formé. J’ai été chez le chef de gare pour avoir quelques renseignements. Je l’ai trouvé fumant des cigarettes étendu sur le dos. Il m’a bien reçu, m’a offert des cigarettes, exprimé de la sympathie pour la France etc. Quand j’ai insisté pour savoir l’heure du train, il m’a répondu sans se déranger : « Le train devrait être parti il y a deux heures, mais rien n’est prêt, il partira peut-être ce soir, s’il ne fait pas trop sombre, peut-être demain, quien sabe, caballero ». Nous sommes partis le soir, mais la machine s’est dérangée et nous avons mis six heures pour faire dix kilomètres.

Popayan, 1er octobre 1894.

Je suis arrivé ici après toutes espèces de retard. Tous les renseignements qu’on m’avait donnés sur la route sont assez inexacts, de plus je me suis trompé en calculant la distance ou du moins le temps qu’il faut pour la parcourir : à cause des chemins, il faut le double du temps qu’en Europe, et puis il faut toujours compter sur des imprévus et la difficulté de trouver des peons et on ne peut les prendre pour longtemps car si on les éloigne trop de chez eux, ils ne connaissent pas la route. Une fois qu’on est entré dans ce diable de pays, on ne peut pas dire à quinze jours près quand on en sortira, cependant j’espère bien être dans quinze jours à Quito et là on est relativement rentré dans la vie civilisée. Il ne faut que cinq à six jours pour aller de là à Guayaquil où on rentre dans les communications régulières. Je ne sais quand ma lettre vous arrivera. Un Suisse que j’ai rencontré ici et qui a été très complaisant pour moi vient de recevoir deux lettres de chez lui du 20 juillet et du 1er août. On m’avait dit qu’il ne fallait que vingt jours de Bogota à Quito, en voilà vingt que je suis parti et je crois que je ne suis qu’à moitié chemin de Guayaquil où il y a des bateaux trois fois par mois pour Panama et San Francisco. Il paraît que depuis la frontière de l’Equateur les communications sont plus faciles et les chemins meilleurs.

Pasto22, 10 octobre 1894.

Je vous écris de Pasto à cinq ou six jours de Quito. Comme je vous le disais j’avais compté que cette excursion durerait une vingtaine de jours et j’en ai mis quarante en allant aussi vite que possible mais dans ce pays-ci, surtout si on ne suit pas la côte, les jours passent avec une rapidité extraordinaire sans faire de chemin, mais c’est un très beau voyage surtout de Popayan ici. On suit presque tout le temps le sommet des Cordillères. Popayan est une jolie petite ville avec beaucoup d’églises et de couvents. De dehors tout est blanc et propre, cela n’empêche pas que l’intérieur des maisons ne soit rempli de puces, chinchas23, niguas24 et autre vermine plus ou moins inconnue en Europe. Mon peon m’avait promis de me mener en six jours de Popayan à Pasto. Comme toujours il fallu plus de temps et prendre un cheval de supplément comme il fallait porter des provisions pour la route. On ne trouve en effet sur le chemin que quelques ranchos ou cabanes dont quelques unes se composent simplement d’un toit supporté par des piliers, sans aucune cloison intérieure. En tous cas jamais de cheminées : la fumée s’en va par le toit. On entre dans la première maison venue et l’on y achète quelque chose, si l’on veut vous vendre, et c’est rare. J’ai emporté quelques boîtes de conserve, une provision de viande séchée au soleil et un peu salée. Elle est coupée en bandes, et mon peon la roule en paquet chaque matin et chaque soir la déroule, et après avoir coupé ce qu’il faut pour la journée l’étend pour lui faire prendre l’air. Au bout de huit jours de route cela n’a rien d’appétissant ; on la fait bouillir avec du riz. Comme variante je tue quelques oiseaux dont il y a beaucoup et qui ne sont pas du tout sauvages :
on peut les tirer sans descendre de cheval. A certains endroits il y a beaucoup de gibier d’eau : canards, une espèce d’oie et des pluviers en abondance. Deux jours après le départ de Popayan on trouve la vallée du Patia très profonde, remplie de coulées de lave provenant d’un volcan situé au-dessus de Popayan et encore en activité. C’est un vrai enfer ! Tous les dessins de Gustave Doré sont dépassés.

22 Colombie.
23 Punaises.
24 Espèce de ciron (acariens).

Une rivière serpente à travers ces masses de rocher, et il y a une végétation prodigieuse sur les bords de la rivière qu’on suit pendant un certain temps. Pour vous donner une idée de la difficulté du chemin : dans deux heures on traverse vingt et une fois la rivière, toujours à gué, bien entendu. Après on a quatre ou cinq heures de marche dans une plaine brûlante, car nous sommes redescendus au niveau des terres chaudes. Toute cette partie là n’est habitée que par des nègres qui se promènent presque sans vêtements et qui ont l’air d’être revenus presque à l’état sauvage et qui inspirent une frayeur épouvantable à mon peon, qui, ce jour là, je vous assure, n’a pas eu besoin d’être poussé. Du reste on m’avait bien recommandé à Popayan de ne pas y coucher et de m’arranger pour traverser le Patia dans la journée non pas à cause des nègres qui en somme ne se battent guère qu’entre eux, mais à cause de la fièvre, c’est ce que j’ai fait. On m’avait aussi recommandé de boire beaucoup d’eau de vie dans laquelle on met de la quinine. Avec ces précautions je n’ai pas eu le moindre malaise. Le soir j’ai couché dans une cabane de nègre, de l’autre côté du Patia où l’on n’était pas mal sauf une quantité de puces qui dépasse toute description, sans compter les autres bêtes.

Le lendemain une montée terrible, les pauvres mules, qui n’ont à peu près rien mangé depuis trois jours, car nous sommes à la fin de la saison sèche et il n’y a pas d’herbe, de plus dans beaucoup d’endroits où il y avait des pâturages, on a mis le feu pour détruire l’herbe sèche, pour que la nouvelle repousse mieux après les pluies.

Au milieu de la montée ma mule de charge qui avait déjà l’air un peu faible depuis un jour ou deux, se couche, impossible de la faire bouger : heureusement au bout d’un certain temps, un homme a passé avec un cheval, et après beaucoup de difficultés, il a consenti à prendre le charge et à la porter jusqu’à La Union, un petit village où j’ai pu louer une autre bête jusqu’à Pasto.

De là le passage d’un col très dur avec ce qu’on appelle des angustura c’est à dire un chemin que le pied des mules a creusé dans le rocher et qui a quelquefois quatre ou cinq mètres de profondeur et juste la largeur de passer. Quelquefois les bêtes s’engagent, si la charge est un peu large alors il faut décharger, et parfois on a beaucoup de peine à les décharger. Hier nous avons été obligés mon peon et moi de recharger au moins trois fois.

Pasto est une ville de [ ] habitants mais privée de toutes espèces de communications avec le reste du monde sans faire quinze jours de mulets. La ville à plus de cachet que Popayan. Il y a une église avec de vieux bois sculptés assez beaux. En fait de vieilleries, j’ai vu tant à Popayan qu’ici beaucoup de chaises en vieux cuir de Cordoue, apportées par les Espagnols, mais toutes dans un état horrible. Cependant il paraît qu’un commis voyageur français en acheté de belles à Popayan.

Près de cette dernière ville j’ai vu de nombreux tumulus qui sont des tombeaux indiens : ils contiennent beaucoup d’objets, mais il est défendu de les ouvrir sans une autorisation du gouvernement, ce qui bien entendu n’est exécuté que près de la ville ; mais partout ailleurs ces tombeaux sont très fouillés. Pasto est surmonté d’un volcan, un immense cône couronné de neige et surmonté d’un panache de fumée.

Quito, 26 octobre 1894.

Le jour de mon arrivée, dès que j’avais pu me rendre présentable, [j’ai] été chez le marquis de Persan ministre de France. J’y ai trouvé votre lettre du 27 juillet qui venait d’arriver. Il a été très aimable pour moi, m’invitant tout de suite à dîner pour le lendemain et se mettant complètement
à ma disposition. Son chancelier qui est un savoyard25 , ancien agent électoral de Jules Roche26 dans la Savoye, du reste un garçon jeune et qui paraît très intelligent, en voyant ma lettre du ministère, venant par Mr Roche, a pensé que je pourrais lui être utile, a été rempli d’attentions et est venu me voir dès qu’il a su que je n’étais pas venu déjeuner à l’hôtel. J’avais une fatigue d’estomac causée par la mauvaise nourriture. Il m’a amené un médecin de sa propre autorité et m’a fait bien installer dans ma chambre car je n’avais pas pu trouver à me loger dans l’hôtel français qui est le seul passable, mais qui est surtout un restaurant où au moins on peut manger passablement et à peu près à la française. Je suis dans un hôtel équatorien où il y a de grandes chambres bien meublées mais sans aucun service : de sonnettes bien entendu il n’y en a pas. Il y a bien deux ou trois Indiens qui errent dans la cour, quand ils ne vont pas se promener, mais quand on peut les saisir, on ne peut rien en obtenir, d’abord parce qu’ils sont d’une bêtise et d’un abrutissement exceptionnels même pour des Indiens, et puis ils ne parlent guère que Quicha dont je ne comprends pas un mot de sorte que la visite de Mr Rabut m’a rendu un vrai service. J’aurais été obligé de me lever avec la fièvre ou d’écrire pour demander à quelqu’un de venir me voir, ce que j’aurais un peu retardé, n’aimant pas trop à demander service à un étranger. Il m’a amené un jeune médecin très bien ayant fait ses études à Paris, et parlant bien français, qui m’a remis sur pied en 48 heures, mais il m’a dit que je pouvais aller au centre de l’Afrique sans danger, étant le premier européen qu’il avait vu passer trois mois en pays tropicaux dont plus d’un mois en excursion dure sans autre chose qu’un peu d’embarras d’estomac et sans avoir pris un seul cachet de quinine. Seulement il m’a dit de me reposer huit jours à Quito. Je regrette beaucoup le temps que j’ai perdu à Pavas car ce pays est merveilleux, et de plus très peu exploité, surtout du côté de l’Amazone bien que sûr surtout avec l’appui des Dominicains et comme il y a beaucoup de pères français, c’est facile. Il y a aussi des Frères de la Doctrine chrétienne, des Soeurs de Charité françaises, ce qui donne une influence extraordinaire aux Français. Du reste la légation de France est toujours remplies de soutanes. Que diraient nos radicaux de France ! Le chancelier qui a fait une rude campagne contre les Frères en Savoye est au mieux avec les chers Frères d’ici. Mais comme a dit Gambetta, l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation. Du reste ici cela ne prendrait pas du tout. Tout est aux mains des curés, qui sont, paraît-il, moins ignorants qu’en Colombie, ayant été relevés par tous les ordres français qui sont ici.

25 L. Rabut, cité plus loin, fut plus tard chargé de la légation à Quito de 1896 à 1897.
26 Jules Roche (1841, Saint-Etienne – 1923, Paris), député du Var (18811885), de la Savoie (1885-1898), puis de l’Ardèche (1898-1919), ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies du 17 mars 1890 au 8 mars 1892, puis ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 mars au 6 décembre 1892. Anticlérical militant, il oeuvra pour la loi de 1905.

Ce soir je dois aller avec un Bordelais Mr Pigaut voir les Pères Dominicains, surtout un qu’il connaît et qui a passé longtemps sur le Napo, un des principaux affluents de l’Amazone, il me dira si je puis faire une excursion de deux ou trois jours de ce côté-là. Je regrette vivement de ne pouvoir aller plus loin. C’est diablement tentant.

Je ne vous ai pas encore raconté mon voyage de Pasto ici. D’abord deux jours perdus comme toujours à Pasto. Double change d’argent : d’abord en vieil argent colombien piastres faibles de huit réaux, car les billets ne passent pas à Pasto. Pourquoi ? Quien sabe ? C’est comme ça. Perte 30 pour %. Pas de changeurs : on est obligé d’aller d’une maison àl’autre demander si on peut changer votre argent. Comme chacun fait un prix différent cela occasionne un peu de travail, sans compter les questions dont on vous accable. « Qu’est-ce que vous venez faire en Colombie ? Qu’est-ce que vous vendez ? Est-ce que la Colombie vous plaît ? Qu’est-ce que vous allez faire à l’Equateur ? Pourquoi allez-vous par ces mauvais chemins quand vous pouvez aller par le bateau ? Combien coûte votre voyage ? » C’est exaspérant quand cela revient tous les jours.

Puis j’ai changé ma mule qui commençait à maigrir beaucoup, contre un cheval qu’on me vend après un marchandage incalculable, 50 piastres fortes argent, ce qui fait environ 150 francs, c’est peu, car ma mule est très belle et très bonne mais il paraît que les mules sont à rien à Quito et puis si je l’y amène à moitié morte, je la vendrai encore moins. Si je vends le cheval 50 piastres à Quito, ici il en vaut cent, je ne perdrai sur mon transport, locations, achat de bêtes que 400 francs. En location cela aurait été plus cher ou plutôt je n’aurais pu le faire car on ne veut pas louer de bêtes pour traverser la cordillère, même en payant les trois quarts de leur prix on en trouve rarement.

Le cheval est un petit gris qui ressemble à un barbe, il se monte bien mais est chatouilleux pour lui toucher les pieds de derrière et passer la croupière. Dès que je l’ai acheté, je le mène ferrer pour partir le lendemain. Quand le maréchal le voit arriver, il fait une grimace épouvantable. « Je le connais ! Ste Maria purissima ! Es el hijo del demonio esto matcho, no mas » (C’est le fils du diable ce cheval, pas plus) et qu’il ne tient pas à le ferrer. Je lui ris au nez, je lui dit qu’il est un lâche, un maladroit, que les Colombiens ont peur de tout ! Que dans mon pays jamais je n’avais entendu parler d’un maréchal refusant de ferrer un cheval. Sur ce petit discours il se met immédiatement à l’ouvrage, au grand mécontentement de son aide. Enfin avec un système compliqué de lassos, qui lui entravent les jambes, un tord nez etc., on lui enlève les fers, on lui pare les pieds, ce qui est horriblement long, attendu les instruments de ferrure [usités ?] dans ce pays-ci. Ils n’ont pour couper la carne qu’une espèce de rasoir et une mauvaise râpe, de plus on forge à froid, c’est à dire sans toucher le pied avec le fer rouge cerise ainsi qu’on le fait en France pour brûler les parties de corne qui dépassent. Ils raclent avec leur rasoir, posent le pied par terre, examinent, réfléchissent, fument une cigarette, de plus on fait non seulement les fers à mesure (non pas comme chez nous avec des fers tout prêts, auxquels il n’y a à donner qu’une dernière façon et à les ajuster) mais avec un vieux fer quelconque, et puis les clous qu’on fabrique à mesure, rien n’est préparé. On commence à ferrer et le cheval attend ficelé comme un saucisson, les yeux couverts par un poncho, un tord nez, et tout ce qu’on peut imaginer, une vraie barbarie. Enfin de quoi exaspérer un cheval violent. Je commençais à craindre que cela ne finît mal, car le cheval écumait de fureur, et à chercher à mordre et à frapper tous ceux qui l’approchaient, et l’entravage ne me paraissait pas solide. Enfin tout ne s’était pas trop mal passé lorsqu’en faisant le dernier pied, l’opération avait bien duré trois ou quatre heures, le cheval fait un effort désespéré, tous les lassos cassent d’un coup : le maréchal roule d’un côté de la place, l’aide de l’autre avec une main en sang, je n’étais pas fier ! Je commence par rattraper le cheval pour qu’il ne démolisse pas quelque enfant pour compléter la fête, il se calme de suite. Puis je vais ramasser mes hommes. Point de mal, sauf l’aide qui a une écorchure à la main que 50 centavos d’eau de vie guérissent immédiatement. Je pars le lendemain matin sans plus de difficultés sur le cheval qui est doux comme un mouton et très adroit dans les mauvais chemins.

En deux jours et demi je suis à Tulcan premier village frontière de l’Equateur, personne à la frontière fermée par un torrent assez fort qu’on passe à gué. Arrivé à la ville, je la trouve pleine de troupes, il paraît qu’il y a eu une tentative d’émeute, mais aujourd’hui dimanche tout le monde a l’air très heureux. La musique militaire joue sur la place.

Les soldats sont propres et bien vêtus, leur uniforme rappelle ceux de nos chasseurs à pied, moins le béret. Ils portent des espadrilles et ils ont l’air de vrais soldats et non pas de mendiants comme beaucoup de soldats colombiens, avec leurs pantalons rouges déchirés. Il y a aussi de la cavalerie très bien vêtue, comme nos soldats à cheval, seulement avec le pantalon bleu, ils sont très jolis, bien armés avec de vieilles armes françaises, ils ne leur manque qu’un détail, des chevaux. Le gouvernement trouvant que c’était trop cher a décrété de ne les monter qu’en cas de guerre ou de manoeuvres. Dans ce cas, on prend les chevaux de tout le monde, c’est à dire, bien entendu de tous les pauvres diables, mais pas ceux de Messieurs les curés, ni de ceux qui ont quelques piastres de disponibles pour offrir à boire à Messieurs les officiers. Enfin à Tulcan personne n’a encore eu l’idée de prendre le mien, ni de s’occuper de ma personne.

Toujours pas de douane. Je propose à mon peon de continuer sans nous en occuper mais il m’a dit que cela pouvait nous procurer de l’ennui, et comme il a fait souvent le voyage, j’ai pensé qu’il valait mieux l’écouter. Je me mets à la recherche du bureau. Il est sur la grande place, mais il est fermé. Un homme qui tient un bar à côté m’envoie au Senor Administrator. Il est sorti. Je finis par le trouver dans un mauvais cabaret. Un grand Don Quichotte en chapeau haute forme, redingote noire, il ressemble à Sabatier. Il est rempli d’égards pour moi, me fait la petite série de questions ordinaires, m’offre de petits verres d’une horrible aguardiente. Enfin je lui explique que je voudrais continuer ma route et qu’il me ferait grand plaisir en faisant visiter mes bagages. « Mais, Monsieur, ce n’est pas possible, c’est dimanche, et puis vous êtes fatigué, vous avez besoin de vous reposer ce soir, et demain vous viendrez me voir à mon bureau dans l’après-midi. Vous allez vous reposer à l’hôtel, il y a un très bon hôtel, vous vous reposerez ce soir, demain nous causerons de votre affaire et vous partirez après demain.Voilà ! ». J’ai expliqué au Senor Administrator que cela me paraissait un peu long, et que je voulais partir le jour même, que j’étais pressé. Il m’a alors conseillé de chercher le garde magasin qui était chargé de visiter les bagages. Mon peon finit par trouver le garde, un vieux en poncho et pantalon déchiré qui naturellement trouve que je n’ai rien de sujet aux droits. Du reste comme il me demande à voir ce qu’il y a dans les cartons de mes malles et que je lui dis de regarder lui-même, il prend un air de dignité offensé en me disant qu’il n’était pas homme à toucher aux effets des voyageurs, on pourrait croire qu’il vole, il connaît son métier.

Tous les environs de Tulcan, et même depuis Pasto, les champs sont très bien cultivés, ou labourés. Il y a des champs de pommes de terre et de blé qui est mûr ou qu’on vient de couper. On se croirait en Europe, c’est du reste presque le même climat sauf qu’il n’y a pas d’hiver, mais simplement la saison des pluies qui va bientôt commencer.

En arrivant à Tulcan on s’aperçoit tout de suite qu’on n’est plus en Colombie, les habitants ont l’air plus actifs et le pays plus prospère. Les costumes aussi sont différents : le chapeau est plus bas. On voit aussi beaucoup aux hommes et aux femmes des chapeaux de feutre de forme espagnole mais beaucoup plus larges.

Après Tulcan, on monte encore plus dans les régions des bois et des pâturages, il y fait un froid de tous les diables et il pleut une partie du temps. Je vous assure qu’on ne se douterait guère qu’on est à quelques kilomètres de l’Equateur.

On commence à apercevoir le Cotopaxi27 qui s’élève au-dessus des autres pics. C’est merveilleux ! Un immense bloc de neige environné de fumée. Du reste toutes les montagnes ici sont des volcans dont beaucoup sont en activité, puis on redescend dans plusieurs vallées. La population a tout à fait changé, on est en plein pays indien. Ils paraissent très doux et craintifs. Quand ils vous rencontrent au lieu du « Buenos dias » ou du « Buenos tardes » que vous disent toujours les Colombiens ou Equatoriens sur la route, les Indiens ont une espèce de formule qui servait à faire reconnaître qu’ils étaient chrétiens « Béni soit le Saint Sacrement de l’autel » mais on n’entend que « Santissimo Sacramento ». Quand on en rencontre une bande sur la route, ils se rangent pour vous laisser passer et on les entend barboter [sic] chacun à leur tout « Sacramento » « Sacramento » « Sacramento ».

Ils sont vêtus d’un caleçon blanc court, d’un poncho rouge, souvent sans chemise. Les femmes entourées d’une étoffe rouge ou bleu rayé de blanc ou bleu rayé de noir suivant les endroits d’où elles viennent, mais toujours sans couture de sorte qu’on la voit s’ouvrir, la jupe est retenue sur une chemise parfois un peu brodée par une bande dans le genre de celle que vous avez sur la cheminée du petit salon.

Le jour avant d’arriver à Quito, j’ai fait une marche de nuit très pittoresque pour traverser une vallée chaude dans le genre de celle de Patio El Chotte. Je suis arrivé le soir au bout de la vallée en suivant des crêtes vraiment fantastiques, nous avons couché dans un tambo c’est ainsi qu’on appelle ici les cabanes où l’on couche en route. Nous en sommes repartis à minuit quand les bêtes ont eu un peu mangé. Une descente fantastique avec un superbe clair de lune. Deux anieros m’avaient demandé de se joindre au mien pour être plus nombreux en cas de chute d’une bête, mais je commence à ne pas trouver drôle d’avoir à aider à recharger les bêtes. Je prends la tête comme seul monté, les bêtes de charge suivant mieux un cavalier. Nous avons traversé un petit torrent à gué, puis pris une descente à pic sur le bord de la vallée entre d’énormes blocs de rochers où poussent ça et là quelques plantes grasses, moi premier à cheval, avec mon fusil que j’avais pris dans l’espoir de pouvoir tirer le lendemain, puis une dizaines de bêtes chargées accompagnées de trois anieros avec leurs grands chapeaux, leurs ponchos, et des espèces de bâtons ferrés qui forment en même temps fouets et qu’ils portent souvent en bandoulière comme des fusils, c’était absolument l’effet d’une bande de contrebandiers.

27 5897 m.

Au bas de la vallée on trouve une plaine de sable avec des buissons rabougris qui rappellent étonnamment le Sahara algérien et qui doit être terrible le jour, mais que j’ai fait sans fatigue, puis on arrive à une rivière torrentueuse et encaissée. On se demande comment on va la traverser. On est surpris de trouver un beau pont de pierre, un vrai pont, large, avec des parapets, on pourrait passer en voiture à quatre chevaux, mais pas trace de route ni d’un côté ni de l’autre. Cela fait un effet étrange.

A deux heures du matin, nous passons auprès de quelques cabanes de nègres que les muletiers réveillent pour avoir de l’aguardiente. Je leur avais donné toute ma provision. Puis remonté par un escalier de rochers dans le genre de la descente. Je vous assure que mon cheval n’est plus terrible, mais il se tire bravement d’affaire. A huit heures du matin arrivée au sommet et redescente vers un joli petit lac et vers Ibarra jolie petite ville avec une bonne auberge qui n’est qu’à 40 ou 50 kilomètres de Quito en plein Equateur civilisé.

Guayaquil, 6 novembre 1894.

Je suis parti de Quito avec un jeune Equatorien Mr Aguire, qui vient d’être nommé vice-consul à Liverpool. De Quito à Ambato le trajet se fait en deux jours en diligence. Nous nous étions mis sur l’impériale pour jouir de la vue, mais nous y avons trouvé une telle bande de pochards qu’en peu de
temps nous nous sommes réfugiés à l’intérieur. Ces braves gens avaient absorbé chacun au moins leur bouteille d’eau de vie dans la matinée et ils voulaient nous obliger à boire chaque fois avec eux à l’américaine bien entendu, tout le monde dans le même verre et le pire de tout c’est que le cocher et les deux aides qu’il a à côté de lui, chacun armé d’un petit assortiment de fouets de diverses grandeurs pour pouvoir toucher alternativement les bêtes de timon et de volée, étaient horriblement gris et nous faisaient faire des côtes très raides avec un chemin plein de trous au grand galop, en poussant tout le temps des cris de sauvages. A la fin Mr Aguire, un autre voyageur qu’il connaissait, un très gros propriétaire des environs et moi, nous avons décrété que ça avait assez duré et nous nous
sommes révoltés, et comme ces messieurs étaient du pays, qu’on les connaissait et surtout qu’ils savaient parler à ces gens-là, le cocher est rentré dans l’ordre et pour commencer à prouver son zèle, il a administré une volée de coups de fouet à un de ses aides qui avait été grossier et avait fermé la portière sur la main d’un voyageur. La menace de lui faire perdre sa place et de le mener devant l’alcade l’avait complètement dégrisé et nous sommes arrivés entiers à Latacunga.

De Latacunga à Ambato une demi-journée. Je comptais en repartir immédiatement, confiant en un ordre de police qu’avait Aguire et qui m’assurait, il devait nous procurer des chevaux partout. Mais la police équatorienne ne fait rien si vite. Le commissaire de police nous fait toutes les protestations d’usage « A la disposition de Usted » etc. etc. mais rien ne paraît. Par compensation Don Heliodoro notre compagnon de la diligence prend possession de nous, et nous mène dans tous les cabarets de la ville voir ses nombreux amis qui tous veulent nous faire avaler, au moins, un verre de cognac. Là-dessus je me dissimule et vais me coucher.

Le lendemain, naturellement point de chevaux, mais le commissaire était venu nous dire qu’il était toujours « a sus ordines ». Enfin l’après-midi, grâce à un domestique d’Aguire, un nègre très débrouillard, nous avons pu partir pour Riobamba qui n’est pas tout à fait la route la meilleure d’après Don Heliodoro qui étant de Riobamba part aussi avec nous. Nous avons de bons chevaux qui ne sont pas des chevaux de louage ordinaires, mais des chevaux de propriétaires qui nous les ont loués pour nous tirer d’embarras, de plus Don Heliodoro a des Indiens à cheval menant des chevaux de main prêts à remplacer les chevaux qui pourraient être fatigués en route, de plus pas à s’occuper des bagages qui sont partis dans la nuit sous la conduite de Manuel le noir d’Aguire. Nous faisons 80 kilomètres et arrivons à Riobamba à 5 heures. Avant d’arriver à la ville nous trouvons une quinzaine de cavaliers qui attendaient Don Heliodoro qui avait télégraphié son arrivée. Premier arrêt, chaque cavalier sort de sa poche une bouteille. Autant de tournées qu’il y a de cavaliers. J’envoie le tout par terre le moins maladroitement que je peux car il est presque impossible de refuser. Arrivés à un ou deux kilomètres de Riobamba nous trouvons les dames qui attendaient en voiture. Là, présentation générale et nouveaux petits verres. Don Heliodoro invite tout le monde à souper le même jour et nous fait danser jusqu’à deux heures du matin.
Le lendemain point de chevaux, le surlendemain de même. J’étais exaspéré. Enfin nous avons pu en trouver trois qu’Aguire m’a très aimablement cédés, manquant ainsi le bateau du 21 par Bordeaux : celui qui vous apportera cette lettre car il y a peut-être 130 ou 140 kilomètres de Riobamba à Climbo28 point de départ du chemin de fer de Guayaquil et c’est le dernier train qui arrive à temps pour le bateau.

J’arrive à temps à Climbo grâce au guide monté que j’avais. Avec un peon à pied comme en Colombie j n’aurais pas pu arriver. J’ai dû presque prendre mon revolver pour le faire marcher la nuit.A Guayaquil très bien reçu par les Sanistevan qui m’ont mené à leur hacienda où j’ai vu des plantations de cacao magnifiques. Il fait une chaleur horrible. Je pars demain par le Pizarro bateau anglais.

Panama, 15 novembre 1894.

J’ai déjà visité avec le consul l’hôpital qui est merveilleux, dans un jardin superbe et fait de pavillons séparés. Il a coûté 30 ou 40 millions à la compagnie du Canal.

On reprend un peu les travaux ce qui commence à ramener du monde. Hôtels et marchands attendent avec impatience le moment où le beau temps de Panama reviendra, mais je pense qu’ils se font un peu d’illusion. Je m’embarque le 19 pour San Francisco. L’état sanitaire ici est très bon, quoique ce soit la saison des pluies, il n’y a point de cas de fièvre jaune et presque pas de malades.

Je pars avec un directeur des travaux pour le Culebra où on a commencé à travailler.

A bord du Colon, 2 décembre.

Je n’ai pu partir de Panama que par le bateau du 19 novembre. Nous devions être à San Francisco le 10 décembre, nous n’y serons que le 12 ou le14. Nous nous sommes arrêtés un temps infini dans un tas de petits ports de la côte, La Libertad (Costa Rica), Acahutla (San Salvador) et enfin trois jours à San José de Guatemala d’où j’ai pu prendre le chemin de fer avec quelques uns des passagers et aller à Guatemala en six heures par un joli petit chemin de fer qui grimpe le long des montagnes avec une hardiesse extraordinaire. Guatemala même n’a pas grand cachet, c’est une ville qui ressemble avec ses grandes rues étroites , ses églises et ses couvents à la plupart des villes de l’Amérique espagnole, mais la route est très jolie, et 28 Dans le volume de H. Avenel publié en 1892, le point de départ du chemin de fer pour Quayaquil mentionné sur la carte porte le nom de Sibambe. traverse d’abord des plantations de café qui constituent la grande richesse du pays, puis des montagnes boisées enfin son […] un lac entouré de pics volcaniques dont quelques uns sont encore en activité.

Avant de quitter Panama j’ai pu visiter une partie des travaux du canal. D’après ce qu’on m’a dit, il y a à peu près un tiers du travail de fait. Du côté de Panama le travail s’arrête à la fameuse Culebra, actuellement c’est là qu’on se prépare de reprendre les travaux. Il y a environ un millier d’ouvriers qui sont occupés à des travaux préparatoires, à enlever la végétation, qui, en certains endroits cache complètement les travaux déjà faits, et à rétablir les voies de chemin de fer pour le déblaiement des remblais. La reprise des travaux produit une grande surexcitation à Panama. Tous les aubergistes et les marchands espèrent revoir le beau temps oùl’argent se gaspillait si grandement.

Depuis mon départ de Panama, je n’ai eu que deux petits accès de fièvre, mais je crois qu’à présent avec l’air de mer, c’est complètement fini, en tout cas ce ne sont que des accès passagers qui ne sont pas de mauvaise nature.

Je compte mettre cette lettre à la poste à Acapulco, Mexique.

Ici la vie à bord est assez monotone mais c’est un bon repos pour moi d’autant plus que le Pacifique mérite bien son nom et est aussi tranquille qu’un grand lac sauf toutefois la nuit d’avant-hier et la matinée d’hier où il y a eu un coup de vent qui nous a passablement secoués, mais aujourd’hui le calme le plus complet est revenu, mais n’en marchons pas plus vite pour cela. Les jours où nous avons fait le plus de chemin nous n’avons pas dépassé 240 milles dans les 24 heures quand La France qui est un des plus mauvais marcheurs de la Compagnie Transatlantique en faisait de 320 à 350 et que les bateaux de New York en font 5 à 600. De plus on est mal nourri, très abondant mais à peine mangeable. Trois repas par jour : déjeuner à neuf heures, lunch ou tiffin (pour parler à l’américaine) à une heure et dîner à six heures. Quantité de viandes mal cuites accompagnées de mashed potatoes29 , de maïs bouilli et de courges également bouillies. Je vous assure qu’on ne fait pas le péché de gourmandise. On dit qu’une société française va établir une ligne en concurrence avec celle-ci. Je suis sûr qu’ils auront tout de suite tous les voyageurs. De plus aucun service. J’obtiens encore quelque chose comme je parle anglais, mais les malheureux Américains du Sud qui ne parlent qu’espagnol sont traités comme des quantités négligeables. L’année passée le service était fait par des Chinois et il paraît qu’on était beaucoup mieux.

29 Purée de pommes de terre.

San Francisco, 17 décembre 1894.

Depuis Acapulco j’ai eu une traversée assez désagréable. La mer, sans être mauvaise, a été grosse tout le temps, et nous avons eu un vent contraire qui, avec le retard que nous avions déjà, nous a fait arriver à San Francisco 5 jours après la date fixée. De plus nous avons perdu toute une journée en rade, parce que la visite de la Santé s’est fait attendre, si bien que nous avons manqué l’heure de la marée haute et que notre pauvre Colon en voulant aller au quai quand même s’est enlisé dans la vase et que malgré les efforts d’un remorqueur qui est venu nous aider, il a été impossible d’en sortir et nous avons dû débarquer sur le remorqueur, ce qui a été long à cause des bagages ; puis visite de la douane très minutieuse.

Je crois que je ne vous ai pas raconté ma journée à Acapulco. Il y a une jolie petite baie si complètement fermée que les vaisseaux sont obligés de faire une espèce de S pour entrer. De la mer on ne voit pas la ville et l’on se croirait dans un lac. La ville a 5 ou 10 000 habitants mais est bien plus propre et plus civilisée que dans le Sud.

On ne voit pas mal de cavaliers avec de grands chapeaux de feutre au large galon d’argent, et le pantalon de cheval lacé sur le côté. Cela me donne bien envie de voir Mexico mais il faut huit jours de cheval et c’est un peu long.

En rade il y a trois vaisseaux de guerre anglais. Le Royal Arthur un beau cuirassé tout neuf, mais à côté deux vieux sabots en bois à voiles et à vapeur. Un modèle d’il y a 40 ans que j’ai été fort étonné de voir dans la flotte anglaise.

Un officier anglais est venu à bord du Colon pour chercher le courrier et demander de la glace. Le second en a profité pour demander la permission pour les passagers de visiter le Royal Arthur, ce qui fait que j’ai pu le voir très bien, il ne m’a pas paru mieux que la flotte de la Méditerranée, que j’avais vue à Nice, mais les hommes sont plus grands et surtout mieux habillés que les nôtres, ils sont en tenue coloniale en blanc, avec chapeau de paille et parfaitement propres. Les officiers d’un raide et d’un correct dont rien n’approche.

Le soir, la baie était superbe, les vaisseaux anglais sortent, le Royal Arthur éclairé par l’électricité avait l’air d’être illuminé pour une fête. Au départ de notre bateau, à neuf heures du soir, la musique anglaise pour rendre la politesse de la glace a joué le Yankee doodle.

Depuis Acapulco jusqu’à San Francisco, nous n’avons touché à aucun port. Traversée assez triste. Le matin des passagers avec le mal de mer, les dames surtout ne se sont pas mises à table de presque toute la route, sauf la femme d’un capitaine de la marine marchande des Etats Unis qui a l’habitude de faire des traversées avec son mari qui est avec elle. Ils sont

venus de New York à San Francisco par mer (55 jours) parce qu’ils trouvaient trop ennuyeux de faire cinq ou six jours de chemin de fer. Ledit capitaine, pour relever le moral des passagers passablement affectés par le mal de mer, raconte des histoires de naufrage et de tempêtes du matin au soir, ce qui ne fait aucun plaisir à beaucoup d’entre eux. Heureusement nous avons eu un beau jour pour entrer dans la rade de San Francisco qui est vraiment très belle.

L’entrée de Golden Gate est assez étroite et un peu difficile. Il faut un pilote et il est défendu d’entrer la nuit. La baie est immense, c’est presque une petite mer.

Le lendemain de mon arrivée, j’ai été au Presidio, ancien fort espagnol près duquel sont les casernes. J’avais une lettre de Mr Massey pour un lieutenant d’artillerie, il m’a fait visiter les forts et le parc qui les entoure. Les officiers sont logés dans le parc dans de très jolis petits cottages chacun avec son jardin. C’est excessivement joli, et il y a une vue magnifique. Le soir, j’ai été visiter la ville avec un détective que m’a procuré l’agence Cook, c’est très curieux. Les Chinois ont ici une organisation complète : pagode, salle de réunion, cafés, salle de banquets, ils ont une administration à eux.

J’étais avec deux Américains de New York que mon guide avait pris avec moi pour utiliser sa journée ou plutôt sa nuit, car c’est le soir qu’on voit mieux tout, car les Chinois sont rentrés de leur travail. Nous avons d’abord vu la Pagode, dont vous avez l’idée à peu près juste par les pagodes annamites de l’Exposition sauf les Banalhas qui sont différents. Puis nous avons été au théâtre qui est un peu dans le genre du théâtre annamite, mais ils crient moins et sont un peu, très peu, plus naturels. Le plus curieux était les spectateurs, tous chinois. Il y en avait peut-être deux mille, tous portant la queue. Ils ont une espèce de blouse large. Tous portent le pantalon. Les uns ont le bonnet chinois noir avec un bandeau noir ou rouge, suivant leur qualité. Quelques uns ont adopté un petit chapeau mou. Ils étaient parfaitement impassibles, ne donnant aucun signe d’approbation ou de blâme quoiqu’ils écoutassent avec un vif intérêt. De temps en temps ils riaient un peu. Nous pouvions les voir très bien, car notre guide nous avaient établis sur un côté de la scène. Il est très connu des Chinois, parle leur langue et paraît pouvoir entrer où il veut et faire tout ce qui lui plaît. Après il nous a mené dans les coulisses, pour voir le maquillage des acteurs et même des actrices, car, par grande exception, il y avait une femme. Les autres rôles féminins étaient tenus par des hommes parfaitement grimés et ayant tout à fait la voix et les mouvements des femmes.

Puis il nous a mené dans le restaurant, puis dans des sous-sols où des familles entières vivent dans des chambres de deux mètres carrés. J’ai vu une sorte de placard à l’extérieur d’une maison, une sorte de cage à poulets qui serait pleine. Là-dedans est un vieux chinois et ses six fils. Ils sont obligés de coucher les uns sur les autres comme des harengs dans un tonneau.

Nous avons vu des maisons de jeu, des fumeries d’opium, voir des lépreux ! C’est à vous rendre malade. Enfin, vers minuit, notre guide nous a adressé le petit discours suivant : « Now, Gents, I’ d like to know if you want to see all or not. If you like to see all, I show you, it’ s not quite like going to church, I guess, so please yourselves, and tell me what you do ». Naturellement nous voulons tout voir. Il nous a fait promener dans tous les mauvais quartiers chinois. Je n’ai jamais vu quelque chose de plus ignoble. Ce qui était le plus étrange, c’est que nous pouvions passer partout sans qu’on eût l’air seulement de nous voir, dès que notre guide s’était fait connaître. Il y a au moins 75 000 Chinois à San Francisco sur une population de 300 000 environ. Sur ce nombre il y a peut-être de cinq à dix mille femmes, mais on les voit fort peu, elles sortent rarement.

Je suis à l’hôtel Baldwin, le second de la ville, nous n’avons pas l’idée, en Europe, d’hôtels semblables. Il y a de tout dans l’hôtel jusqu’à un théâtre. Le prix est 4 ou 5 dollars tout compris. Je suis à 4 dollars, une chambre avec cabinet de toilette, baignoire eau chaude et au froide, lumière électrique et le droit de manger toute la journée ou à peu près. Il y a des repas qui se succèdent toute la journée. On mange à de petites tables séparées, l’on demande ce que l’on veut sur la carte qui est très complète. On peut manger depuis six heures du matin jusqu’à dix heures du soir, excepté
une heure au milieu du jour. Le matin premier déjeuner jusqu’à neuf heures. De neuf heures à onzeheures et demie, second déjeuner. De midi et demi à trois heures lunch. De trois heures à dix heures dîner. On a droit au café et au thé à chaque repas, mais ni vin ni bière.

Denvers (Colorado), 21 décembre 1894.

J’ai quitté San Francisco le 17 et suis arrivé le 19 à Salt Lake City. Avant de quitter San Francisco, j’ai fait une course de deux jours à Monterey, une station d’hiver au sud de San Francisco. C’est tout à fait le genre et le climat du bord de la Méditerranée, tout aussi élégant et tout aussi cher. De là à la Yosemite Valley où sont les grands arbres. C’est très beau, mais gâté par les étiquettes sur chaque arbre qui a son nom. Un certain nombre d’arbres ont plus de cent mètres de haut. Je suis venu à Salt Lake par le train rapide qui fait le trajet jusqu’à New York en cinq jours, mais là je l’ai quitté pour traverser la partie la plus intéressante des Montagnes Rocheuses de jour.

Je suis parti de San Francisco le soir par un beau temps, pas trop froid. Il ne gèle presque jamais à San Francisco et j’ai été réveillé au milieu de la nuit par des arrêts et des secousses du train dans des tranchées pleines de neige. Le conducteur m’a dit qu’il y en avait six pieds en rase campagne dans ce moment, mais qu’il n’était pas rare d’en avoir plus de vingt. Autrefois les trains restaient souvent en détresse, mais à présent cela n’arrive presque jamais, car la route est déblayée régulièrement par des locomotives avec des charrues à neige et on a établi des abris en planches dans tous les endroits où la neige peut s’amasser. C’est très utile mais gâte complètement la vue. Il y a un de ces snowsheds30 qui dure 40 milles, juste dans un des plus beaux endroits de sorte qu’on peut à peine deviner le paysage par des ouvertures qui sont espacées dans les planches.

La route est très belle depuis le départ jusqu’à moitié chemin, malheureusement j’en ai perdu une bonne partie à cause de la nuit. Le wagon suit tantôt une falaise à pic suspendu à la paroi, tantôt traverse une vallée sur un pont de fer à des hauteurs effrayantes, puis grimpe en faisant des lacets jusqu’à près de trois mille mètres, pour redescendre de l’autre côté de la Sierra Nevada, dans une plaine déserte où on rencontre à peine quelques petites stations où on s’arrête pour prendre de l’eau. Cela dure presque jusqu’à Salt Lake.

La cité des Mormons a été une complète désillusion pour moi. C’est à présent une ville américaine de 50 ou 60 mille habitants parmi lesquels les Mormons disparaissent et à part le Tabernacle qui est fort laid, ressemblant à un vaisseau renversé, et intérieurement à une salle de spectacle, dont la scène est remplacée par un orgue gigantesque, la ville n’offre rien de particulier.

On ne souffre pas du froid car les trains et les hôtels sont très bien chauffés. J’ai pris des Pullman à cause du froid, les autres cars sont beaucoup moins bien chauffés. Cela coûte à peu près 15 francs par jours et à peu près autant pour la nourriture. Il y a des wagons restaurants à tous les trains. Dans les sleeping cars les lits sont très bons, et beaucoup plus larges que les couchettes des bateaux. Il y a deux rangs l’un sur l’autre. Le rang d’en bas se fait en réunissant au moyen de rallonges les deux bancs en vis à vis l’un de l’autre, le rang d’en haut se remonte dans le plafond et chaque banc. A chaque bout du wagon, il y a cabinet de toilette et W. C. D’un côté un compartiment fumoir, de l’autre un compartiment pour les dames. C’est très confortable, mais les gens sont peu sociables, quoique complaisants pour les renseignements. De temps en temps un monsieur vous interpelle de l’autre bout du wagon « Play whist ? » ou « Play poker ? » et c’est tout. C’est bien loin de la sociabilité des Américains du Sud.

De Salt Lake à Denvers, la route redevient très belle ; on est en plein dans les Montagnes Rocheuses. Il y a surtout des passages, le Grand River Canon et la Royal Gorge où le train passe le long, et parfois suspendu au dessus du Rio Grande entre deux falaises très élevées : il y a juste la place du
train et de la rivière.

30 Littéralement : « abri contre la neige ».

C’est de Denvers qu’on va au National Park, mais dans ce moment c’est impossible. Tout est dans la neige.

Auditorium Hôtel, Chicago, 24 décembre 1894.

Dans Denvers il y a encore beaucoup de neige, le train a eu un moment 15 heures de retard, mais on en a regagné sept dans la plaine, après les neiges, en allant d’un train vraiment Yankee, surtout vu la manière dont les voies sont construites dans l’ouest. Nous avons fait pendant quelques heures de 50 à 60 kilomètres à l’heure. J’ai été voir les ruines de l’exposition, c’est immense mais ce devait être laid. Rien à vous dire de Chicago si ce n’est que j’ai vu les grandes maisons et qu’il fait un brouillard épouvantable et qu’il fait très froid. Il y a beaucoup de mouvements pour la veille de Noël.

Broadway Central Hôtel, New York, 1er janvier 1895.

Je partirai samedi 5 janvier par la Gascogne.

De Chicago je me suis arrêté à Niagara par une belle neige. J’ai vu les chutes toutes entourées de neige. C’était très beau, mais très froid.

On descend par un souterrain presque dans les chutes. L’eau tombant d’une falaise à pic et étant projetée en avant, on peut pendant quelques dizaines de mètres s’avancer dans la cascade. Il y avait d’énormes colonnes de glace et un immense amas.

J’ai pu acheter quelques armes et objets indiens et une peau de bison. Je suis arrivé à New York par un froid terrible. L’Hudson, que le chemin de fer suit en venant de Niagara, était couvert de glace. Quand je suis arrivé le service des tramways était interrompu tant les rues étaient encombrées de neige. Il paraît qu’il fait exceptionnellement froid, même pour ici. Je ne me suis pas même enrhumé mais c’est très désagréable.

Hier dimanche, j’ai été à Central Park où il y avait un grand mouvement de traîneaux, de très jolis chevaux, et tout le beau monde de New York. Il y a surtout de tout petits traîneaux à deux places qui sont charmants et excessivement légers, les chevaux armés de pompons et de grelots. Quelques uns avaient des colliers, les sellettes et toute les grosses des harnais recouverts de fourrure. J’ai vu aussi de jolis bogheis31 en ville et à Chicago. Chevaux et voitures sont très chers. Un trotteur vraiment bon se paye souvent mille dollars.

31 Boghei (ou boguet) : petit cabriolet découvert.

Les équipages de ville coupés landaus sont rares et une imitation de nos modes. Quand on voit une jolie voiture, il y a beaucoup de chance qu’elle vienne de Paris, du reste il y a très peu de voitures de maître, sauf quelques unes du côté de la 5ème Avenue qui représente les Champs Elysées de New York à la sortie de Central Park. Les rues sont toujours encombrées de neige. Dans Broadway on a relevé la neige en tas le long des trottoirs pour permettre aux cars des tramways de reprendre leur service, mais on ne paraît pas s’occuper de l’enlever.

Demain j’irai à Washington.