L’INAUGURATION DE LA STATUE DE JEANNE D’ARC A MONTBRISON ET LA VISITE DU CARDINAL COUILLÉ (AVRIL 1899)Communication du Père Daniel Allezina et de M. Claude Latta, BD, Tome LXV, Montbrison, 2006, pages 243 à 260.

 

       

La statue de Jeanne d’Arc, érigée en 1899 à Montbrison près de la collégiale Notre-Dame d’Espérance, n’a fait à ce jour l’objet d’aucune étude : à quelle époque cette statue a-t-elle été érigée ? Dans quel contexte ? Qui l’a inaugurée ? Quelle a été l’organisation des cérémonies ? Quel est l’auteur de la statue ? La presse nous permet de répondre en grande partie à ces questions. Nous avons consulté la Semaine religieuse du diocèse de Lyon, La Croix du Forez, le Journal de Montbrison, Le Montbrisonnais, et aussi le Bulletin de la Diana. Outre l’intérêt que notre étude peut avoir pour l’histoire locale et l’histoire religieuse, elle aborde d’autres champs de recherche : les fêtes et manifestations, l’appropriation de l’espace public par les citoyens, les organisations ou les églises, la place de la statuaire dans ce XIXe siècle pour lequel on a parfois parlé de « statuomanie ».

LE CONTEXTE NATIONAL :

Dans la place que Jeanne d’Arc prend au XIXe siècle, s’entremêlent histoire, politique et religion. La mémoire de Jeanne d’Arc a été réveillée. Les historiens ont joué un rôle primordial en révélant de nouvelles sources documentaires : Jules Michelet, le premier, livre à ses lecteurs, dans Histoire de France, le premier récit historique de la vie de Jeanne d’Arc : pour lui cette fille du peuple incarne la naissance de la patrie ; elle est la belle et brave fille qui devait porter si bien l’épée de la France . Entre 1841 et 1845, Jules Quicherat publie le texte, soigneusement établi, des Procès de condamnation (1431) et de réhabilitation (1456 ?) de Jeanne d’Arc qui font d’elle l’un des personnages les mieux connus du Moyen Age.  En 1869, Mgr Félix Dupanloup, évêque d’Orléans, évoque pour la première fois la sainteté de Jeanne, dans un panégyrique prononcé à l’occasion de l’anniversaire de la libération de la ville (1429) et, en 1874, ouvre à Orléans le « procès de l’Ordinaire », en vue de la béatification et de la canonisation de Jeanne d’Arc. Mais, à Rome, on était réticent et le Vatican demanda « un complément d’enquête », ce qui était une manière polie de bloquer le processus. Après la perte de l’Alsace et la Lorraine, Jeanne d’Arc devient le symbole du patriotisme français mais aussi un enjeu symbolique entre monarchistes catholiques et  républicains anticléricaux. On commence à ériger des statues de Jeanne : à Orléans, place du Martroi, dès 1855 (œuvre de Foyatier) et à Paris, place des Pyramides, en 1874 (œuvre d’Emmanuel Fremiet). En 1883, la proposition du député radical et professeur d’Université Joseph Fabre d’établir une fête nationale de Jeanne d’Arc, qui rapprocherait tous les Français à quelque parti qu’ils appartiennent est proche d’aboutir. En 1894, après que le Vatican ait beaucoup hésité, le pape Léon XIII ouvre la cause de béatification. La même année, l’affaire Dreyfus commence. Jeanne d’Arc est, de plus en plus, mise en avant par la Droite nationaliste alors qu’à gauche on dénie à l’Eglise le droit de célébrer Jeanne, condamnée par un tribunal ecclésiastique.

LA MISSION DE DÉCEMBRE 1898 :

Le socle de la statue de Jeanne d’Arc à Montbrison portea : Souvenir mission 1898 . La « mission » de décembre 1898 fut prêchée pendant quatre semaines par les R.P. Durand et Grognier de Troitot, de la Compagnie de Jésus. Les missions jouèrent, jusqu’au milieu du XXe siècle, un rôle très important dans l’apostolat catholique pour réveiller, grâce aux talents oratoires des « missionnaires » et aux manifestations collectives et publiques qui accompagnaient leurs prêches, la foi parfois un peu assoupie des fidèles. La Semaine religieuse écrit : Différentes cérémonies ont eu lieu, mais la plus importante a été la cérémonie aux flambeaux en l’honneur de la sainte Vierge à laquelle assistaient près de 2000 personnes, heureuses de donner cette marque d’amour à leur Mère du ciel et d’affirmer leur foi en face de la ville toute entière. Nous ne pouvons cependant pas passer sous silence la communion de clôture qui a eu lieu à la messe de minuit et où 500 personnes se sont approchées de la table sainte . La Semaine religieuse exprime aussi la gratitude de la paroisse Notre-Dame à cette chrétienne si grande, si généreuse » – son nom n’est pas cité –  qui « non seulement nous a procuré le bienfait de cette mission, et en a supporté tous les frais mais qui doit encore en perpétuer le souvenir par l’érection d’une magnifique statue de Jeanne d’Arc . Les missions étaient souvent rappelées par une croix. Cette fois, ce serait une statue de Jeanne d’Arc. Le socle de la statue nous donne le nom de la « bienfaitrice » par une inscription : « Don de Mme de La Bâtie ». C’est l’une des premières statues de Jeanne d’Arc sur la place publique, la première dans la Loire – celle de la place Boivin à Saint-Etienne est seulement de 1916.

UN DON DE MADAME DE LA BASTIE :
Madame Puy de La Bastie appartenait à l’une des grandes familles de la ville, issue d’une famille de la bourgeoisie qui apparaît déjà au XVIe siècle. Les Puy avaient possédé pendant quelques années le château de la Bâtie et en avaient pris le nom. Mme de La Bâtie était née Anaïs Perrin de Précy, nom qui évoquait le temps de la Révolution. Elle était l’arrière-petite-nièce du général de Précy, qui avait commandé l’armée des Lyonnais qui résista, pendant le siège de 1793, aux armées de la Convention. De nombreux montbrisonnais avaient participé à la défense de Lyon et avaient été victimes de la répression qui avait suivi. Cela donne sans doute une coloration particulière à la dévotion ici manifestée pour Jeanne d’Arc. Mme de La Bâtie, veuve depuis 1893, était sans postérité : elle n’avait eu qu’un enfant mort en bas âge en 1861. Son beau-frère Octave de La Bâtie était mort en 1889. Seule, âgée de 78 ans en 1899, Mme de La Bâtie manifestait une grande dévotion. Elle habitait au n°10 de la rue Notre-Dame , en face du portail d’entrée de la Collégiale. Dame d’œuvres, elle donna de son vivant une partie de ses biens aux œuvres de la paroisse Notre-Dame. Elle a financé la construction de la Maison des œuvres de la paroisse Notre-Dame qui est aujourd’hui le cinéma Rex. Il y a là une tradition assez classique de dons à la paroisse fait par de riches et pieux fidèles : en 1841, l’orgue de Notre-Dame, œuvre du facteur d’orgues Callinet, avait été financé par un don d’une riche paroissienne, Melle Leclerc .
Mme de La Bastie n’apparaît pas lors de l’inauguration, en tout cas elle n’est pas citée dans la presse, mais le don qu’elle a fait est inscrit sur le socle de la statue et le jour de l’inauguration, la façade de sa maison est ornée d’une grande reproduction « lumineuse et transparente » de la statue équestre de Jeanne d’Arc qui est place des Pyramides à Paris. Elle a vécu jusqu’à un âge avancé et est décédée en 1917, âgée de 96 ans.
La décision de Mme de la Bâtie a été suggérée ou encouragée par Claude Peurière, curé de Notre-Dame de 1864 à 1902, chanoine honoraire de la Primatiale Saint-Jean de Lyon. Son nom apparaît aussi sur le socle de la statue, à l’arrière de celui-ci. Claude Peurière fut à l’origine de la restauration de l’abside et du portail Nord où il a placé son saint patron, saint Claude, en compagnie de saint Aubrin, le patron de Montbrison. Il est enterré dans la chapelle de la Vierge où une inscription rappelle sa mémoire. Pour l’établissement de cette statue de Jeanne d’Arc, Claude Peurière fut assisté du conseil de fabrique, chargé de la gestion de la paroisse et dont aussi faisaient partie MM. Le Conte, Durand, Lafay et Rousse .

LA STATUE :

La statue est située à l’extérieur de la Collégiale, à l’angle Sud-Ouest, derrière une grille qui est peut-être postérieure. Un fait a imposé cet emplacement : Jeanne n’est encore, on l’a dit, ni bienheureuse, ni sainte : on ne peut donc pas la présenter dans une église à la vénération des fidèles, comme on le fera dans des milliers d’églises après la canonisation de 1920 ; la statue, de bonne facture, est en bronze, donc destinée à l’extérieur. Elle est placée sur un socle de 2,20m de hauteur. Elle est haute de 2,00 m environ (jusqu’à la pointe de la hampe du drapeau). Jeanne est debout, alors que la plupart des statues érigées jusque là sont équestres, en armure, l’épée au côté, son casque posé à ses pieds. Sa main est posée sur son cœur et elle lève les yeux au ciel. Elle tient serrée contre elle son oriflamme à fleurs de lys.

LA PRÉSENCE DU CARDINAL COULLIÉ ARCHEVÊQUE DE LYON :

La statue de Jeanne a été inaugurée par le cardinal Coullié ,  archevêque de Lyon depuis 1893.. Une grande vénération l’attachait à Mgr Dupanloup qui avait été son maître au petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. En 1876, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, obtint qu’il devienne son coadjuteur avec droit de succession. Il fut donc, à son tour, évêque d’Orléans, de 1878 à 1893. A ce titre, Mgr Coullié avait assisté Mgr Dupanloup lorsque celui-ci avait introduit à Rome la cause de béatification de Jeanne d’Arc. Mgr Coullié, devenu lui-même évêque d’Orléans, se rendit plusieurs fois à Rome en compagnie de l’abbé Séjourné, secrétaire  général de l’évêché et ancien collaborateur de Mgr Dupanloup pour plaider la cause de Jeanne d’Arc : sans succès. L’abbé Séjourné écrit : A Rome on regardait généralement Jeanne d’Arc plutôt comme une héroïne célèbre que comme une sainte .
Devenu archevêque de Lyon, Mgr Coullié encouragea le culte de Jeanne d’Arc dans son nouveau diocèse. La conscience aiguë avec laquelle il remplissait ses devoirs d’évêque, sa fidélité au pape, sa modération dans les crises qui marquèrent les rapports de l’Eglise et de l’Etat, sa sollicitude auprès de Sadi Carnot, mortellement blessé par l’anarchiste Caserio à Lyon en 1894, l’avaient fait apprécier des fidèles mais aussi des autorités de la République.

L’INAUGURATION :
La statue de Jeanne d’Arc fut inaugurée le 9 avril 1899 par le cardinal Coullié, venu à Montbrison les 8, 9 et 10 avril. Le samedi 8, il donna le sacrement de confirmation aux enfants de la paroisse Notre-Dame et visita l’Hôtel-Dieu ainsi que « les maisons religieuses de la ville » : la Charité, la maison d’éducation des sœurs Saint-Charles (la « Madeleine »), la Providence, le monastère des sœurs Sainte-Claire, et, bien sûr, le petit séminaire. Il coucha, le soir, dans « la chambre du Cardinal » destinée, dans le presbytère, à ce seul usage.

Le dimanche 9 avril, jour de Quasimodo, premier dimanche après Pâques, eut lieu, comme d’habitude ce jour-là, la procession du vœu de ville qui tenait chaque année la promesse faite par les échevins montbrisonnais de remercier Dieu d’avoir éloigné la peste de Montbrison en 1646. L’année précédente, le Journal de Montbrison avait publié le texte du chanoine de La Mure qui est notre source en la matière : l’an 1646 et le 2e de juillet, fête de la Visitation de Notre-Dame, les habitants de la ville de Montbrison, par la bouche des échevins ont voué et promis à Dieu et à la Sainte Vierge, de faire annuellement et perpétuellement à pareil jour une procession en l’église collégiale Notre-Dame de ladite ville, sortira hors de la ville, fera le tour des murailles et puis retournera en ladite église où sera célébrée la grand messe . La foule était plus nombreuse que d’habitude, avec même des fidèles venus de Saint-Etienne : Le Mémorial, journal conservateur de Saint-Etienne, avait en effet donné une grande publicité à l’annonce de cette manifestation et la présence du cardinal Coullié à cette procession avait été annoncée. Mais, écrit le Journal de Montbrison,  sa santé ne lui a pas permis d’affronter l’air trop vif de cette matinée – le cardinal a 70 ans, ce qui apparaît à l’époque comme un âge avancé – et il s’était fait représenter, lors de la procession, par Mgr Bonnardet, l’un des vicaires généraux du diocèse. La Croix du Forez précise :  Le conseil municipal, les autorités locales – le maire est Claude Chialvo -, les sapeurs-pompiers et l’Harmonie montbrisonnaise prenaient part à la cérémonie .

Après le retour à Notre-Dame de la procession, le cardinal Coullié quitta le presbytère de la paroisse Notre-Dame et, accompagné du curé Claude Peurière,  traversa avec simplicité, au milieu d’une foule immense, l’actuelle rue Loys Papon pour bénir la statue de Jeanne d’Arc. Cérémonie simple, sans discours (encore une fois, Jeanne n’est pas encore canonisée). L’Harmonie montbrisonnaise, dirigée par M. Frot, jouait la marche du sacre de l’Oratorio Jeanne d’Arc de Charles Gounod, composé en 1873. Cette œuvre pour chœur, soliste et orchestre, était une musique de scène destinée à accompagner un texte de Jules Barbier. Cet oratorio fut joué à Montbrison sur un arrangement d’Adolphe Sellenick , l’auteur de la Marche indienne, arrangement sans doute plus adapté à l’Harmonie montbrisonnaise que l’œuvre primitive de Gounod. Le cardinal entra ensuite dans la Collégiale alors que retentissaient les accords de l’orgue tenu par Emile Lachmann, organiste de la Collégiale et compositeur .

La grand-messe, dite par le cardinal, suivit cette cérémonie. Il prononça une homélie, exaltant l’héroïne française qui avait personnifié le patriotisme et affirmé jusqu’au martyre son amour de la France et de la foi . On trouve ici un thème récurrent : Jeanne est à la fois une héroïne de la Patrie et une martyre de la foi catholique. Il déclara aussi que la France seule possède de telles pages dans son histoire : affirmation, en somme, de cette  traditionnelle « exception française » qui irrite si souvent nos voisins. Mais l’homélie ne déborde pas sur le plan politique alors que nous sommes pourtant au cœur de la bataille née de l’Affaire Dreyfus. Le cardinal est un modéré qui propose que Jeanne d’Arc soit une héroïne pour tous les Français . On peut rapprocher ces paroles de l’article de Mgr Pagis, évêque de Verdun – dans le diocèse duquel se trouvait Domrémy – qui avait été publié, sans doute à l’initiative du cardinal Coullié, en 1898 par la Semaine religieuse du diocèse de Lyon sur Jeanne et le patriotisme. Cet article reprenait le texte dupanégyrique de Jeanne d’Arc prononcé la même année dans la cathédrale d’Orléans. Mgr Pagis, comme le cardinal Coullié, se situait dans une perspective de réconciliation entre le catholicisme et la République , autour de la patrie dont Jeanne d’Arc était l’incarnation. Cette attitude était d’ailleurs conforme aux orientations données par Léon XIII, le pape du Ralliement .

A la sortie de l’église, ornée de drapeaux tricolores et de l’étendard de Jeanne d’Arc, le cardinal a demandé à M. Frot de faire jouer à nouveau la marche de Jeanne d’Arc. L’après-midi, lors des vêpres, le R.P. Durand, l’un des deux pères jésuites qui avaient prêché la mission de décembre 1898, prononça le panégyrique de Jeanne d’Arc, en rappelant au passage le rôle joué par le cardinal dans l’introduction de la cause de celle-ci à Rome. Le soir, la statue de Jeanne d’Arc, la collégiale et les maisons du cloître Notre-Dame, déjà pavoisées depuis la veille, étaient illuminées : signe traditionnel de la joie populaire. Une « grande animation » régnait dans les rues.

L’ATTITUDE DES AUTORITÉS ET DE LA PRESSE :
Les autorités municipales ont participé à la procession du vœu de ville. Mais elles ne sont pas représentées en tant que telles à la cérémonie de bénédiction de la statue. Le registre des délibérations du conseil municipal, pourtant très détaillé dans ses comptes rendus, ne fait nulle part mention de la cérémonie. 
Le compte rendu le plus détaillé de la cérémonie est publié dans le Journal de Montbrison, journal conservateur et catholique, dirigé par Eleuthère Brassart, qui fut un bon érudit local et l’imprimeur de la Diana. Le texte est manifestement d’Eleuthère Brassart lui-même et rend compte en détails de la cérémonie, ce qui est d’ailleurs bien utile à l’historien. Son compte rendu est d’ailleurs repris mot pour mot par la Semaine religieuse du diocèse.

L’attitude du Montbrisonnais, journal des républicains qui manifeste habituellement un anticléricalisme virulent, est d’une neutralité étonnante et probablement embarrassée. Alors que la visite de l’archevêque devrait déchaîner sa verve, il se contente d’annoncer la réunion de la Diana le 10 avril prochain et précise : S.E. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, président d’honneur de la Diana, présidera cette séance. S’il ne dit rien de l’inauguration de la statue de Jeanne d’Arc, il ne tient pas non plus de propos hostiles. C’est que Jeanne d’Arc est aussi une héroïne républicaine.

LA VISITE A LA DIANA :

Le lendemain, lundi 10 avril, le cardinal Coullié fut reçu, comme il l’avait souhaité, par la Diana dont il était président d’honneur . La Diana tenait son assemblée générale. Affluence inhabituelle : Le Bulletin recense les 91 personnes présentes – ce sont uniquement des hommes . A titre de comparaison, il n’y avait que 29 personnes à l’assemblée de janvier 1899. Le cardinal fut reçu à la porte de la salle héraldique par le vicomte Camille de Meaux, son président, historien, auteur de plusieurs ouvrages remarqués, ancien ministre, et par les membres du bureau.

Le vicomte Camille de Meaux prononça d’abord des paroles respectueuses de bienvenue :
Eminence,
La salle où vous venez d’entrer fut construite par un de nos comtes pour y donner des fêtes. Plusieurs y tinrent leurs états ; mais jamais elle ne reçut plus précieux et plus mémorable honneur que celui de votre présence .
Puis, s’appuyant sur les travaux du chanoine de La Mure, il évoqua l’histoire du Forez, replacée dans une perspective religieuse et rappelait l’attachement des Foréziens à la foi catholique, le rôle de Jean Papon et d’Anne d’Urfé dans la Ligue, l’ambassade de Claude d’Urfé, la visite en Forez de sainte Jeanne de Chantal, la grande figure de  Jeanne de Mâtel, l’enseignement de Massillon à Montbrison et la gloire de Victor de Laprade. Il déclara :  Je ne sais si l’histoire du Forez est aussi curieuse et merveilleuse que le prétendait La Mure ; mais assurément, il ne se trompait pas en lui attribuant un caractère religieux, et voilà pourquoi sans doute une compagnie appliquée à la mettre en lumière – la Diana – obtient la faveur qui lui est faite aujourd’hui.
Vous le voyez, Monseigneur, dans cette salle où revit notre histoire, ce ne sont pas seulement les Foréziens d’aujourd’hui qui s’empressent autour de votre Eminence et lui rendent grâces de sa visite. A nous se joignent […] ceux qui à travers les siècles et jusqu’à nos jours ont laissé leurs traces en la contrée  .

Le cardinal répondit longuement. Il remercia les dianistes de leur accueil et leur président d’avoir eu, en particulier, la délicatesse de rappeler qu’il était le disciple de Mgr Dupanloup – ce fut la seule allusion, indirecte, à Jeanne d’Arc. Il rappela d’abord qu’il avait, quelques années auparavant, déjà rapidement visité la Diana et qu’il avait alors conçu le désir de revenir à Montbrison et de mieux connaître la Société Historique et Archéologique du Forez dont il lisait régulièrement les comptes rendus de réunion.
Le cardinal : Je suis fier de posséder dans le diocèse de Lyon une société telle que la Diana. Les membres qui la composent disent bien haut, par leurs travaux, tout ce qu’il y a d’honneur et d’utilité à recueillir les moindres détails de l’histoire et à conserver les parcelles de nos monuments. Au milieu d’un siècle marqué par les progrès de la science, de la technique et de l’industrie – nous apprécions ces bienfaitsje vois, disait le cardinal, à côté des pionniers de l’avenir, les glaneurs intelligents du passé, capables de recherches intelligentes  et auteurs de monographies pleines d’intérêt et de synthèses vivantes . Il saluait aussi les douze beaux volumes [du Bulletin de la Diana] produits tour à tour.
Au passage, le cardinal notait que la Diana avait mis en valeur dans ses travaux l’unité du Pagus Lugdunensis , territoire qui était devenu celui du diocèse de Lyon : remarque – mais aussi  mise en garde – qui affirmait l’unité du diocèse au moment où, depuis 1856, certains souhaitaient la naissance d’un diocèse correspondant au département de la Loire et dont Montbrison aurait pu être le siège et l’église Notre-Dame la cathédrale.
Le cardinal Coullié remerciait aussi la Diana de son œuvre de sauvegarde du patrimoine et, en particulier, du sauvetage de la belle et pieuse chapelle de Notre-Dame de Laval. Il se réjouit aussi, avec une satisfaction paternelle, de noter les noms de plusieurs de [ses] prêtres dans la liste […] des membres de la Diana. : 15 d’entre eux étaient présents à l’assemblée générale et parmi eux, l’abbé Peurière, curé de Notre-Dame. Puis le cardinal donna sa bénédiction : Bénédictions abondantes et fécondes sur vos familles, sur vos travaux, sur la Compagnie de la Diana ! Portez ces gerbes avec bonheur jusqu’au jour de la grande moisson ! .

L’assemblée générale de la Diana, présidée par le cardinal, continua ses travaux, avec un grand nombre de rapports et de communications : rapport d’activité de Vincent Durand, rapport financier, communication de Joseph Déchelette sur les peintures murales du Moyen Age et de la Renaissance en Forez, communication du chanoine Sachet sur un procès, au XVIIIe siècle, entre les recteurs de la Charité et le curé de la Madeleine, communication, tout à fait remarquable, d’Eleuthère Brassart sur l’entrée de François 1er à Montbrison en 1536, communication de l’abbé Reure sur l’entrée de François de Rohan, archevêque de Lyon, dans sa ville en 1506 et une autre sur le fonds de Chateaumorand aux Archives Départementales de la Loire, communication de Paul Richard sur le prieuré de la Chalme.
            Le cardinal Coullié, qui devait rentrer à Lyon, se retira au milieu de la séance, vers quatre heures de l’après-midi, et reçut, avant de partir, un jeton de présence de la Diana portant une inscription commémorant sa venue .

CONCLUSION :
Dans le dernier tiers du XXe siècle, le culte de Jeanne d’Arc s’organise et l’inauguration de la statue de Montbrison est pionnière, patronnée par l’archevêque de Lyon, lui-même l’un des prélats qui œuvrent pour sa canonisation. La modération de l’archevêque évite d’ailleurs des dérives qui ont lieu au même moment alors que l’on est en pleine affaire Dreyfus et maintient la cérémonie dans l’espace du religieux. La présence du cardinal est  d’ailleurs marquée à la fois par la cérémonie d’avril 1899 et met aussi en relief le rôle des pieuses donatrices dans le fonctionnement de l’Eglise. Mme de la Bâtie joue évidemment un rôle central et son nom est gravé sur le socle de la statue. Mais sa présence est discrète et sa participation n’est pas mentionnée dans la cérémonie officielle.
Les journées des 8, 9 et 10 avril 1899 marquent à Montbrison une présence importante de l’Eglise catholique dans la cité : lors de la procession du vœu de ville, le clergé et les fidèles parcourent la ville et occupent l’espace urbain. L’étude de ces journées nous permet de répondre à cette question : que fait l’archevêque de Lyon lorsqu’il vient à Montbrison ? Visite des maisons religieuses de la ville, cérémonie de la confirmation, procession du vœu de ville, inauguration de la statue de Jeanne d’Arc, messe solennelle à Notre-Dame-sans parler de la participation à l’assemblée générale de la Diana, elle-même considérée comme une association à vocation partiellement religieuse : le cardinal n’avait-il pas déclaré qu’il était  fier de posséder dans le diocèse de Lyon une société telle que la Diana   ?
L’importance de la presse catholique souligne cette présence de l’Eglise : le Journal de Montbrison, La Semaine religieuse, les bulletins paroissiaux. Le lien entre les journaux catholiques se fait par Eleuthère Brassart, rédacteur du Journal de Montbrison dont la Semaine religieuse reprend intégralement le compte rendu de l’inauguration. A la Diana, Eleuthère Brassart fait aussi, le jour de la visite du cardinal, fonction de secrétaire de séance et donne une communication.
            Enfin, Jeanne d’Arc fait une sorte d’unanimité. Pour les républicains, elle est l’incarnation du peuple et de la patrie. Pour les catholiques, elle est « la sainte de la patrie », le soldat envoyé par Dieu pour libérer la France. Les catholiques français pèsent de tout leur poids, à Montbrison et ailleurs, pour que Jeanne soit reconnue comme sainte par l’Eglise.

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Portrait du cardinal Coullié
(Archives Départementales de la Loire)

 

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Statue de Jeanne d’Arc
Notre-Dame d’Espérance, Montbrison


Jules Michelet, Histoire de France, rééd. Lausanne, Editions Rencontre, t. III, 1966, p. 379.

Cité par Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, préface de Régine Pernoud, Paris, Albin Michel, 1993, p. 212.

La date de 1898, inscrite sur le socle, porte à confusion : 1898 est la date de la mission que commémore la statue mais son inauguration est bien de 1899.

Semaine religieuse du diocèse de Lyon, janvier 1899 (Bibliothèque André Roublev, Saint-Etienne).

Semaine religieuse du diocèse de Lyon, Ibid.

Les Puy formaient, au XIXe siècle, trois branches : les Puy de Mussieu, les Puy du Rozeil et les Puy de