ANTOINE CHAVASSIEU (1734 – 1794) , LA FORTUNE ET LA VIE QUOTIDIENNE D’UN NOTABLE  DE MONTBRISON SOUS L’ANCIEN REGIME, Communication de M. Francisque FERRET, BD, Tome LXV, Montbrison, 2006, pages 41 à 69.

 

Souvent l’Histoire résume plus ou moins la vie d’un personnage notable par deux dates : celle de sa naissance et celle de sa mort. La « petite histoire » donne, par exemple dans notre Société historique, les éléments marquants de sa vie politique ou littéraire. Plus rarement on voit un peu vivre le personnage chez lui.
J’ai retrouvé, par hasard, un acte volumineux de 134 pages, daté du 22 novembre 1795, comme les aimaient déjà les juristes du XVIIIe siècle payés à la page ! Cet acte concerne l’inventaire des biens et l’état de la succession d’Antoine Chavassieu, victime de la Révolution dans le langage historiquement correct et, en fait, massacré par les séides de Javogues à Feurs, en compagnie de vingt sept autres personnes, sous l’inculpation de Royalisme en 1794, sans avoir tenté de se soustraire à cette condamnation alors qu’il l’aurait pu, par civisme et primat du droit.
Le patronyme, sinon la famille, est connu des plus jeunes car un boulevard et une école de Montbrison portent ce nom en souvenir d’un autre Chavassieu, descendant d’Antoine, ayant joué un rôle important dans la cité au XIXe siècle. La famille a fait l’objet d’une étude sérieuse1 de notre confrère Claude Latta, infatigable chercheur.
La lignée des Chavassieu est connue dès le XVIe siècle, issue de maîtres- charpentiers dont Antoine était la quatrième génération. Il eut poursuivi l’habituelle et assez fréquente ascension vers la noblesse de charges sans y parvenir avec les événements de 1789. Toutefois son fils sera député et son petit-fils, Victor de Laprade, membre de l’Académie Française, un autre petit-fils, maire de cette ville  et également député.
Antoine s’était marié assez tardivement en 1784 avec Marie Bouchetal, fille de Benoît, conseiller du Roi, procureur à Saint-Bonnet-le-Château, lui-même en parcours d’accession au premier ordre.
Notre homme avait un frère, Jean-François, également procureur mais à Paris et qui blasonnait plus ou moins en Forez, sous le nom de Chavassieu d’Audebert2. Il sera d’ailleurs mentionné dans l’acte pour notification. Il avait aussi une sœur, épouse de Richard de Laprade.
Du mariage d’Antoine et Marie Bouchetal naissent cinq enfants, dont trois seulement survivront. A sa mort, racontée par Claude Latta, à Feurs, on élèvera au XIXe siècle une chapelle de souvenir sur le  lieu du massacre, encore honorée de nos jours.
Après son décès, selon hélas l’usage obligé, il fallait régler cette importante succession dévolue à des enfants mineurs. Plus de deux ans seront nécessaires, en 1795, alors que les esprits s’apaisent mais que l’économie et la monnaie s’effondrent. On est encore pour le notaire sous l’ère républicaine le 7 frimaire an VII et le notaire Bourboulon procède à l’inventaire en respectant soigneusement cette logomachie républicaine, en date et appellation de citoyen ou citoyenne rappelant parfois le « vieux style » pour l’avant 1789.

Le siège de l’acte est dans la maison de Chavassieu, Grande rue à Montbrison, actuelle rue Martin Bernard, à l’angle de la rue Victor de Laprade, transformée de nos jours en boulangerie, bâtiment bien reconnaissable grâce à sa tourelle d’angle conservée sans doute exceptionnellement  dans le grand bouleversement du XIXe siècle ; une plaque y indique le lieu de naissance de Victor de Laprade.
Le notaire s’entoure d’experts dont l’huissier Pointier (ou peut-être Portier) chargé d’évaluer les meubles, au prix de 1788 « vieux style » probablement pour éviter la confusion avec l’assignat de 1795 qui se dévaluait de jour en jour et ne correspondait pas au système de pensée habituel. Il faut se repencher sur l’aspect de la vie sociale d’une petite ville comme Montbrison en 1789 et après, sans industrie, sans prolétariat au sens moderne, restée rurale malgré son titre de capitale administrative jusqu’en 1856. J’ai étudié ces caractéristiques dans une analyse antérieure, touchant à l’imposition des vingtièmes royaux et des tailles.3 Il était recensé environ mille personnes imposées sur quelque cinq mille habitants et une centaine de privilégiés exempts partiellement à cause de leur fonction ou de leur appartenance à l’aristocratie.
Chavassieu acquitte en 1788, 207 livres alors que déjà moins de 3% de la population payait plus de 100 livres correspondant à 100 fois le salaire estimé de 1 livre par jour des ouvriers. On comptait 150 domestiques imposés avec leur patron. Pour sa part, Chavassieu en avait deux plus un instituteur au service de ses enfants ce qui donne une idée de son aisance parmi la masse des professions libérales, plus ou moins en marche vers la noblesse et l’exemption. On citait dans l’état des princes de 1788 une vingtaine de procureurs (nos anciens avoués) et autant d’avocats, une dizaine de notaires et les innombrables officiers royaux plus ou moins titulaires de leur charge par achat ou transmission héréditaire.
On retrouve sans cesse les mêmes patronymes, dans cette classe sociale, venant après les privilégiés exempts, ce qui n’était sans doute pas indifférent dans les troubles de la Révolution, j’avais avancé le nom de Javogues, avocat de profession, largement imposé vis-à-vis de ses aristocratiques voisins exemptés.
Bien entendu ces « robins » possédaient la plupart du temps une fortune, constituée avant tout de propriétés foncières et aussi – on le voit avec notre homme – d’obligations ou billets vis-à-vis de créanciers, c’est-à-dire de revenus mobiliers qui vont s’effondrer avec l’assignat.
Le patrimoine de Chavassieu se définit par une sorte de constante bourgeoise. On est propriétaire de sa maison, vaste ou non, au centre de la ville, avec ou sans jardin. Ensuite souvent un jardin servant au « ménage » et hors les murs des remparts, des vignes sur les coteaux de Moingt ou Montbrison avec des cuvages dont nombre occupaient les sous-sols de l’ancien château.
Pour Chavassieu, s’ajoute un vaste domaine rural à Saint-Romain-le-Puy dit Goutteland dont il tire de larges revenus et qu’il agrandit sans cesse.

 

LES OPERATIONS DU NOTAIRE

L’inventaire va durer dix sept jours pour l’ensemble du patrimoine, en vacations de 8 à 12 heures et  de 14 à 17 heures, strictement observées au moins sur le papier !

Demeure de Chavassieu

1 – Il commence évidemment par la demeure de Chavassieu, Grande rue, laquelle est  cadastrée en 1810 : E 351.  A Laurent Chavassieu et Richard (de Laprade), médecin – 180 m2. Cette demeure n’avait pas l’allure des beaux hôtels des rues Saint-Pierre ou Puy de La Bâtie, encore que distinguée par sa tourelle ; elle se situe dans un tissu urbain de maisons enchevêtrées avec cour intérieure malsaine, minuscule et sans jour éclairant à peine, si l’on peut dire, les dépendances, en caves de sous-sol ou rez-de-chaussée, en cuvage et parfois l’écurie du cheval. La texture sur rue est faite de vastes pièces bien éclairées avec des cabinets étroits adossés favorisant le chauffage. Les partages et les bouleversements du XIXe siècle vont entraîner la modification de ces maisons soumises à maints aléas  et divisions intérieures, voire démolition.
A cet égard  il faut, comme pour chaque estimation de ces époques, apprécier les valeurs correspondantes, pour l’opinion commune au moins, tâche à peu près impossible.
On pourra se reporter aux études de notre confrère Roger Faure.4  Il fixait le salaire de notre « smicard » actuel de 10 à 20 sols (la livre a 20 sols ou 4 grammes 40 d’argent) et celui de  l’ouvrier qualifié va de 60 à 80 sols. On observe que le salarié était très souvent logé et nourri, que les durées de travail étaient fort longues et que le pain de 4 livres, poids 1700 grammes environ, variait selon les années de 8 à 20 sols, considérable amplitude due aux récoltes. Au surplus la grande majorité de la population restée rurale vivait en circuit fermé sans monnaie ou presque. Tout cela se complique l’année de l’assignat précédant la faillite, précisément en 1795 où cette monnaie utilisée dans la vie administrative et officielle, presque exclusivement, se déprécie de semaine en semaine et de 10 à 20% par mois. Déjà en 1793 l’assignat de 100 L ne valait plus que 27, l’effondrement se poursuit jusqu’en 1797 où le billet vaut 1 sol pour 100 L, soit zéro.

Ceci explique que l’inventaire Chavassieu soit fait en monnaie de 1788 (livre royale) et que, lors de la clôture de cet inventaire, on taxe les experts de 900 L pour six journées à raison de 150 L. par jour valant aux environs d’un tier de bichet de bled dit l’acte. Le bichet, variable selon les seigneuries, était à Montbrison de l’ordre de 34 livres-poids, soit 17 kilogrammes équivalents.
Le tiers représentait ainsi 6 kg de pain. Le bichet de 17 kg pour le blé ici avait été taxé par la Convention à 4 L et le pain bis de 4 livres poids à 8 sols, taxation sans aucun effet puisque ce pain montait en 1795 à 60 sols ou 3 livres. Nos experts, avec leur un tiers de bichet, pouvaient ainsi acheter quelques kilogrammes de pain. La coutume du paiement en blé ou seigle était d’ailleurs très répandue sous l’Ancien Régime, notamment les distributions de vivres dans les hôpitaux pour les indigents.
Dans l’estimation des travaux à faire dans les immeubles, on voit aussi paraître des journées de maçons à 80 L donc 6 à 8 fois celles de 1789… symbole de cette inflation qui rongera encore la France en 1914 et après.
Dans cette maison, le rez-de-chaussée se composait d’une grande pièce, correspondant sans doute à la boulangerie actuelle, servant de salle à manger et salon. On y trouvera en effet douze chaises, fauteuils, table en noyer. Dans des placards, huit douzaines d’assiettes, trente plats, carafes, cafetière, chandeliers, instruments de cheminée, un miroir, des verres, des nappes et serviettes, le tout estimé 210 L environ.
Il faut aussi observer que les nouveaux signes monétaires ou métriques seront longs, comme nos francs, à être adoptés dans le langage quotidien. En 1830, une bourgeoise montbrisonnaise tenait ses comptes en livres et en sols tandis que j’ai connu vers les années 1950 de vrais agriculteurs de montagne parler encore en métérée pour 1.000 m2.

2 – A côté de cette salle, un « cabinet » ayant été l’étude de Chavassieu contenant une table en pin ancienne, un coffre en noyer et fauteuil, le tout prisé à 10 L seulement.
3 – Dans la cuisine prenant jour sur la cour et certainement très obscure comme dans toutes les maisons de ces rues, suit une description des ustensiles d’usage dans des buffets en noyer ou dressoirs avec des plats en faïence, verres, gobelets un peu hors du commun, une poissonnière en cuivre, signes d’un niveau de vie privilégié et aussi dix chandeliers. Tout cet ensemble évalué 140 L.
Joint à cette cuisine du côté de « bise », un dépôt contenant aussi des ustensiles plus importants, broche pâtière et paillasse pour le pain, chauffe-lit mais on ne parle pas d’un four à pain pourtant commun. Il y en a pour 25 L.
4 – Encore avec cette cuisine, un « caveau », ses barils, « berrots » cerclés ou non, marmites en terre, poêles, etc… L’évaluation sera de 34 L.
De ce caveau on passe dans la cour en soir de la cuisine avec quelques objets utilitaires évalués 1 L.
5 – Encore dans un autre cuvage, de l’outillage dont un passe-partout et significativement avec un « moule » de bois en chêne, deux chars de charbon, combustible réservé aux gens aisés mais non estimés. Ils voisinent avec deux cuves en chêne et bennes de vendange. Le tout pour 30 L environ.
On trouvait aussi une trentaine de tonneaux pour 26 ânées5 venant de la vigne du père de Chavassieu et dont la majeure partie (sans doute pleine) a été dilapidée lors de son arrestation, phénomène habituel des Révolutions.
Ce cuvage communique avec l’appartement par un corridor où se dressaient des « presses » pour miner la vigne et pesant 150 livres poids, plus divers outils pour 50 L.

6 – Au-dessus de ce cuvage, la chambre de la citoyenne Gras, semble-t-il parente de madame Chavassieu. On peut voir ses meubles apportés de Saint-Bonnet-le-Château, non évalués et curieusement un « trumeau de cheminée » avec son camaïeu happé au mur qui n’est pas estimé. Une commode seulement appartient à la succession pour 15 L contenant « les hardes de la citoyenne Gras ».
Dans un placard, sont rangés trois rayons de papiers appartenant au citoyen d’Allard dont Chavassieu était tuteur.
On se souvient de monsieur d’Allard, fondateur du musée de Montbrison, grand bienfaiteur de la cité.6 A cette époque M. d’Allard vivait caché dans sa montagne forézienne et son hôtel était en face de la maison de Chavassieu au n° 8 de la rue Martin Bernard.
7 – Sans que l’on sache trop à quel niveau, les experts sont entrés dans un cabinet attenant à la chambre et à l’étude, avec un bureau à l’antique, chandeliers, deux robes d’audience usées, un carnier de chasse, le tout pour 20 L. Une bibliothèque en bois grillagée à trois portes valant 48 L et contenant – détail significatif – 187 ouvrages de droit de différents formats, partie desquels ne sont que bouquins évalués 120 L, au total 188 L. Le livre était coûteux puisqu’il était évalué 0.64 L, soit près d’une journée de travail. Avec ces livres, différents titres et papiers qui seront inventoriés plus tard.
Dans l’étude, encore un cabinet exigu, une table et des chaises, 15 volumes de vieux livres bons à plier le poivre, une échelle et un coffre avec des papiers, le tout 40 L.
8 – On serpente encore dans un corridor pour monter au second étage dans une chambre au-dessus de celle de la citoyenne Gras, sans trop que l’on voit encore les différences de niveau. Dans cette chambre qui sert de dépendance, un moulin à farine, 39 sacs de blé avec froment, colza, des chaises pour 137 L, le matériel habituel de la vie en circuit fermé même chez les notables.
9 – Une autre chambre prenant jour sur la cour au sud et la grande rue, bien meublée, contient des chaises, fauteuils couverts en toile de Jouy à l’antique, de différentes couleurs. Cet ensemble, propriété de madame Chavassieu.
Une commode à trois tiroirs de 18 L contient des serviettes et rideaux et également des pentes de tapisserie, une table, un lit à la duchesse, ses matelas, ses rideaux d’indienne avec ruban. Ce meuble de luxe figure pour 250 L.
10 – Une autre chambre de milieu avec jour sur la Grande rue, côté midi, où couche l’instituteur des enfants. Mobilier plus modeste avec de nombreux meubles, propriété de la veuve, des hardes du citoyen Combe, l’instituteur, des tables et chaises empaillées en jong , des fauteuils en noyer rembourrés, une croix en bois peinte en noir, pot de faïence à 10 L le tout. Un lit encore à la duchesse, deux matelas et ses garnitures en indienne, 100 L.
11 – Toujours à ce niveau, une autre grande chambre, sur la Grande rue, contient plus de 670 L de mobilier avec six chaises, trois fauteuils à l’antique, un globe de verre sur la cheminée et une armoire remplie de vingt cinq paires de draps de maître, évalués 300 L, signe encore manifeste de richesse, des serviettes par douzaines, un lit à la duchesse, des tapisseries, pour 160 L, un prie-dieu de 4 L, des rideaux, 10 L. Ce devait être la plus belle pièce de la maison.
12 – Une autre petite chambre à gauche, représente 442 L dont une armoire avec huit paires de draps de domestique : 482 L. Sept douzaines de serviettes, trente cinq nappes en toile de ménage (105 L), un chalit avec quatre matelas (180 L)
13 – On se transporte ensuite au premier étage au-dessus de la cuisine sur cour, là des chaises, une commode avec les nippes des enfants Chavassieu le tout à 75 L. Sur la cheminée, un trumeau camayeu faisant partie de l’immeuble, un lit avec ses matelas, garniture, couettes, rideaux brodés valant 350 L. Dans un placard, les « nippes » de la veuve.
Il joint à cette chambre un cabinet de toilette vide.
14 – Plus loin encore une chambre obscure, éclairée par la maison du citoyen Janvier. Elle contient des draps, torchons et divers linges, propriété de la veuve, pour 35 L seulement.
15 – A côté, une petite chambre de domestique avec les « nippes » de ce domestique. Un bois de lit avec garde paille et matelas, estimé seulement 36 L : à comparer avec les lits à la duchesse du propriétaire.
On identifie aussi la tourelle d’angle encore existante. Elle était vide.
Après les experts montent dans le grenier prenant jour Grande rue. Se trouve un ensemble hétéroclite allant du fil blanchi pesant 18 livres poids, une chaudière en cuivre rouge (15 L), malles, corbeille, des assiettes en etaing de 40 livres poids et valant 24 L. Le tout arrive à 53 L.
Ce grenier donne aussi sur la petite tour de côté avec table et garde-manger pour 10 L.
16 – Un petit cabinet côté escalier, servant de chambre de domestique, avec deux chaises, table et mauvais bois de lit, le tout à 21 L.
17 – Une jacobine, côté escalier, donne sur la cour. On y trouve pêle-mêle de mauvais fauteuils, un bois de lit et le saloir avec 5 livres de sel, puis dans un placard à gauche de la cheminée des hardes de la veuve. Montant : 30 L.
Le plus intéressant sur la vie sociale et le rang de ce bourgeois aisé est l’importance de sa garde-robe : deux placards à deux portes fermant à clef, avec des linges et hardes, tant de la veuve que de Chavassieu, comprenant notamment 41 chemises garnies , 18 mouchoirs, 24 paires de bas en filoselle, 6 bonnets de coton, 1 chapeau, 3 habits de drap gris vert, 1 habit camel, une robe de chambre, le tout estimé 340 L.

On y ajoute des paires de culottes, des vestes en bazin blanc, gilets en soie verte et noire pour seulement 33 L et, rangé là, un fusil double, garni de fer avec platine, évalué 36 L.
Dans un cabinet attenant, on a 8 paires de draps de maître et de domestique, 50 serviettes grossières, 6 nappes à carreaux, 24 torchons, le tout 126 L. On mesure ainsi la richesse des linges et vêtements de la maison de Chavassieu.
Les experts s’arrêtent sur une déclaration significative, elle aussi, de madame Chavassieu, concernant son argenterie car le malheur du temps a obligé de le cacher pour le soustraire au vol et brigandage. Elle consiste en 4 cuillers, 6 à café, 7 couverts pesant 8 grammes, 6 gros, pour 404 L. Tout le surplus a été remis au citoyen Marcellin, commissaire du citoyen Javogues représentant en mission. On s’interroge évidemment sur le destin de cette argenterie et le langage feutré du notaire.

L’inventaire du mobilier s’arrête là après vingt pages d’analyse, certes fastidieuse mais instructive.

En totalisant sommairement l’ensemble des meubles propres de Chavassieu on arrive à plus de 3.400 L, chiffre considérable par rapport à celui du citoyen moyen confiné généralement dans une ou deux pièces et 100 ou 200 L de mauvais mobilier inventorié.
Les signes distinctifs de cette richesse sont très nombreux depuis les « lits à la duchesse » c’est-à-dire enveloppés de baldaquin pour le froid, les glaces bien rares à cause de leur prix. Dans les linges et vêtements, on est surpris par le nombre de costumes et lingerie du maître de maison avec ses quarante et une chemises, quatre ou cinq habits, les bonnets de coton nécessaires, les vingt quatre paires de bas, ceci à une époque où j’ai lu un procès intenté par les cohéritiers  pour l’habit d’un défunt !

Le fusil est plus courant à cette époque où il était assez nécessaire. La distinction entre le linge des maîtres et des domestiques est notable et marque des différences sociales, de même leur importance avec d’innombrables paires de draps tant pour les maîtres que pour les domestiques.
On note l’abondance du sel, denrée contingentée et coûteuse, celle du matériel vinaire et des ingrédients journaliers tels que le fil.
De même monsieur Chavassieu avait une bibliothèque d’ouvrages de droit et autres bouquins au nombre de 187, chiffre bien évidemment fort rare. Rare aussi était le charbon mentionné dans l’inventaire.
On ne trouve pas de tableau ou objet de facture religieuse, crucifix ou peinture, ni d’argenterie – refuge des riches – en temps de péril parce que sans doute volée, ou encore aucune écurie pour un cheval pourtant nécessaire, mais on est bien après le décès de monsieur Chavassieu, sa veuve n’avait sans doute plus besoin de monture.

Autres propriétés

1 – La suite de l’inventaire va se poursuivre au château de Montbrison où le défunt possédait un cuvage à l’imitation de nombre de notables locaux. En effet un document dans un inventaire fait état dans le pourtour du château7 d’une douzaine au moins de ces cuvages, épars au milieu de minables maisons conservées jusqu’à notre époque. Il y a une carte terriste vers 1708, déjà reproduite par Gras dans les archives de la Diana, d’un cuvage de la veuve Chavassieu et d’une sommaire apprinse demandée par Gabriel Chavassieu, pâtissier, en 1684 après une documentation de 1673. Ce cuvage bordait au soir la rue, le jardin de Thoynet de bise et de matin les murailles de la ville, la cave de Cluzel de vent et soir, avec un petit emplacement séparé, le jardin de noble Gayot, de vent.
Je pense qu’il s’agit du même cuvage en 1793, sans certitude car le père de notre Chavassieu avait eu quatorze enfants de deux épouses et la génération précédente onze enfants ce qui devait donner des partages assez confus.
L’emplacement actuel est impossible à localiser, tout le calvaire ou château ayant été totalement bouleversé aux XIXe et XXe siècles par l’institution de Laprade, agrandissement de l’Institution Victor de Laprade et de la Providence d’Allard vers 1840 – 1860. Ensuite les restaurations et démolitions des « maisons » occupant la rue Saint-Aubrin et la rue des prisons de nos jours. Il était sans doute très près de l’entrée actuelle de l’I .V.D.L sur la placette des prisons. Ce cuvage ne restera pas dans cette famille car il ne figure pas à leur nom au cadastre de 1810, premier document valable et présentant encore l’allure antérieure (?) à 1789. Il y existait encore cette douzaine de cuvages ou similaires dans ce pourtour. On montera donc jusqu’à ce cuvage du château pour y inventorier dans le cellier : des chandeliers, échelles et cordes, 22 tonneaux vides et 2 pleins, propriété de la veuve, le tout pour 115 L dont 80 pour les tonneaux.
2 – Du château, on descend vers le Vizézy, vers les tanneries,  pour voir le jardin près de la rivière contenant une loge vide.
3 –  On quitte la ville pour se rendre à Rigaud, alors commune de Moingt, sur les hauteurs de la ville où Chavassieu, en montbrisonnais respectable, avait sa vigne et une loge où seules quelques bennes sont remisées, valant 3 L.
4 – Avec cette vigne, un cuvage dans le bourg où il en existe encore de nombreux. Il était « près de l’église » et sans doute important. On y trouve en effet une cuve et pressoir à roue évalués 36 L et 20 tonneaux pour le salpêtre évalués 60 L, puis dans des « bâtisses » des poutres de 10 pouces d’équarrissage pour 48 L, somme donnant une idée du prix des charpentes. Sont entassés de nombreux tonneaux valant avec leur « marchoir » 150 L. Il existe un autre cuvage sur cave contenant aussi des tonneaux et marchoirs et au-dessus deux chambres avec un lit de 30 L.

Après cet inventaire local du mobilier, on assiste à une autre intéressante déclaration de la veuve, caractéristique de l’époque souvent cachée de 1793 aux échelles locales et nationales, sous-entendu les pillages.
En effet, dit-elle, il est inutile d’aller dans la maison de maître de Goutteland à Saint-Romain-le-Puy (le gros de la fortune foncière de Chavassieu) car le district a fait vendre tout le mobilier de la maison et qu’elle n’en a rien reçu, que la maison a subi des déprédations dont elle ignore les auteurs.
En ce qui concerne les bestiaux, ils sont aux mains des grangers.

On arrêtera là l’inventaire mobilier à la valeur de 1788 et on taxe les honoraires des experts de 300 L valant un bichet de bled qui ont été payés.

INVENTAIRE DES PAPIERS

Après cet inventaire, on retourne à la maison de Chavassieu pour procéder à celui des papiers du procureur.
Il est extrêmement précis et fastidieux car il tient 60 pages d’énumération de procédures.
On indique au préalable que par la voix de madame Chavassieu, le citoyen Chavassieu avait remis un an avant sa mort la majeure partie de ses papiers à Darjon, avoué, mais on met les scellés ! et le juge de paix s’était rendu chaque jour (?) avec les clients. A chaque visite, ils en avaient enlevés en parfaite dilapidation. Elle ignore si le juge de paix a signé des décharges. Elle émet ainsi toutes protestations lesquelles resteront bien entendu inutiles comme les autres.
Cet inventaire fait l’objet d’un classement curieux allant de A à Z, soit 25 cotes (le W n’y est pas en 1795) puis répété en ajoutant une lettre AA – BB – etc… jusqu’à six fois soit plus de 170 cotes. Elles ont de nombreuses pièces,  jusqu’à près de 100 pour des procès d’une étonnante longueur qui ne connaîtront sans doute jamais de solution.
On ne peut guère analyser ces procès d’ailleurs ; ils n’ont que le nom des parties en cause sans même parfois celui des juridictions ou autres parties proprement fiscales, contre les fermes, les consuls ou nombreuses juridictions féodales. Des bourgeois ou nobles sont identifiables : les Chappuis, Arthaud de Viry, de Contenson, Punctis de la Tour, de Curraize, de Vaugirard. Egalement des marchands, des artisans et laboureurs. Souvent des groupements de plaideurs contre une seule personne, généralement les consuls. Les prêtres et surtout les communautés religieuses sont présentés attaquants ou défendeurs comme les Ursulines, les Visitandines par exemple.
On évoque nombre d’hommes de loi, notaires ou militaires. Par hasard on découvre un domestique à côté d’un garde denier lointain, souvent aussi des voituriers.
Les lieux des procès sont variés et éloignés de Montbrison, ce qui est paradoxal à cette époque où les déplacements étaient longs et coûteux. On en a trouvé un ou deux à Paris, un à Montauban. En Forez, Chavassieu instrumente à Saint-Martin-d’Estreaux, Saint-Haon-le-Châtel, Néronde, Saint-Symphorien-de-Lay , la plupart du temps dans l’arrondissement actuel en débordant à Saint-Entheme. Peu d’affaires sont traitées à Saint-Etienne ou Roanne.
Certains dossiers remontaient parfois à vingt ans ou plus, circonstance fréquente sous l’ancien régime voire le nôtre. D’autre part on ignore le nombre d’affaires en cours remises à l’administrateur de Chavassieu.
En dehors des procédures, on inventorie les papiers contenus dans le bas de la bibliothèque et qui sont personnels au défunt, parmi lesquels le notaire a fait la « trialle ».
Pas moins de 65 dossiers sont cités dont nombre relatifs à son domaine de Goutteland, propriété familiale des Chavassieu car il y a des actes remontant au grand-père et au père de notre procureur. Le plus important est celui d’une vente consentie par Henry Thoynet de Bigny en 1745 pour 6.600 L et d’autres plus petites exprimées en mesures de cartonnées ou encore vente du domaine dit de la Fumouze dépendant de la même propriété à 5.305 L en 1766. Certaines concernent le domaine de Fontanes sans expression de prix, d’un nommé Payre, commissaire aux droits seigneuriaux. A cet acte et autres cotes, car on en compte au moins une vingtaine, est jointe une foule de « promesses » c’est-à-dire des obligations souscrites par des personnes au profit de Chavassieu ce qui prouve que celui-ci, à l’imitation de tous les notables bourgeois, pratiquait le prêt à intérêt sur billets.
Les achats continuent longtemps jusqu’en 1789, par parcelles, agrandissant le domaine ainsi qu’à Moingt avec la vente d’un bâtiment au bourg pour 1.300 L, en avril 1787 par devant le cousin de notre homme, Chavassieu se qualifiant d’Audebert.
Même en 1788 encore 2.144 L d’achat à Goutteland. Les baux à grangeage des domaines en 1785 – 1786 – 1788 et 1789.

Le plus étonnant est l’adjudication à son profit en 1791 de parcelles de nombreux biens nationaux pour plus de 5.000 L, mais dont l’inventaire ne décèle aucune trace,   il  est   probable  que  ces  lots  aient  été  acquis  en prête-nom suivant un usage très répandu. Cette participation au grand mouvement  révolutionnaire   et   économique   à  vrai  dire  ne  sauvera  pas  sa tête,  hélas.
Il est paradoxal de voir, en effet, qu’un acquéreur de biens d’Eglise confisqués ait été victime deux ans plus tard de la fureur révolutionnaire.
Une pièce doit être citée à part. C’est un grand registre de parchemin portant copie d’un testament de Jacques d’Allard, père de notre Jean Baptiste d’Allard et contenant inventaire de meubles, vente d’argenterie. En outre deux registres jaunis de recettes et dépenses pour la tutelle d’Allard Jacques et de vente de meubles, en la maison de Chambéon en 1775. Enfin la quittance du reliquat du compte de cette tutelle se montant à 7.150 L en 1793.

VISITE AVEC ESTIMATION DES TRAVAUX
 DES IMMEUBLES DE CHAVASSIEU

1 – Elle commence le 29 brumaire an IV par la maison de maître de Goutteland à Saint-Romain-le-Puy. Il s’agissait du patrimoine essentiel de notre homme. Cette vaste propriété, plus de 80 hectares, est située entre Montbrison et Saint-Romain à mi-chemin et à gauche du C.D. n° 8 en allant à Saint-Etienne, sensiblement à hauteur de l’actuelle source Parot qui est à droite. Elle comporte de très importants bâtiments d’habitation et d’exploitation, entièrement rénovés à notre époque par le propriétaire actuel depuis  1958, monsieur  Monier,   négociant,   propriétaire  des  abattoirs  de Sury-le-Comtal. Le domaine était la propriété des Chavassieu depuis plusieurs générations, constitué peu à peu par achats successifs jusqu’au propriétaire en cause, comme on le voit dans ses papiers.
La visite a pour objet de dresser l’état des lieux pour défendre soit disant les intérêts successoraux.
La veuve n’a pas fait nommer d’expert, ceux désignés par le notaire sont  Louis George, charpentier et Antoine Comtat, maçon à Montbrison.
On constate qu’il y a deux domaines séparés par un mur.
Cet état au prix fait avec estimation des travaux se poursuit plusieurs jours sur plus de trente pages, forcément fastidieuses même si elles sont instructives sur les habitudes du moment.
Il faut remarquer que l’estimation est sûrement faite en monnaie de 1793 et non en valeur 1789 comme l’inventaire précédent, ce qui est prouvé par les estimations faites en journées ; par exemple 24 jours de maçon également 1.920 L ou 80 L par jour contre 1 ou 1.5 en 1789, laissant mesurer l’inflation. Cette maison de maître, rappelons-le, pillée par les révolutionnaires, n’est pas achevée en réalité lors de la visite. En effet après la grande porte d’entrée vitrée vétuste, à refaire pour 1.600 L, on trouve une grande salle en travaux lors du décès de Chavassieu.
Dans cet « appartement », on dépensera 4.000 L pour les fenêtres, 3.000 pour le carrelage. Il faut y créer une cheminée en pierre de taille avec jambage, 4.500 L. Avec la restauration d’un buffet qui s’y trouvait en débris, 2.500 L.
Ces chiffres donnent la qualité des travaux.
Dans la cuisine de la maison avec sa dépense et vaisselier, il n’y a rien à faire, mais la montée d’escalier jusqu’au grenier est à refaire pour 4.000 L. Une antichambre et trois chambres de maître au premier : il n’y a pas de réparations sauf des vitres cassées, volets et ventaux à refaire pour 2.480 L. Le bâtiment comporte aussi un petit grenier joignant le pigeonnier dont les contrevents sont cassés. Et un grand grenier à bled dessus l’appartement de maître où les fenêtres sont à refaire, comme le couvert « très ancien » coûtant pour 10 toises 4.000 L. On voisine pour cette maison les 20.000 L de travaux.

2 – Joignant la maison de maître, on passe dans la cuisine dite du grand domaine où habite le granger Mathieu Neyret.8 On y trouve une cuisine dont il faut refaire la terrasse indiquant que le sol est brut car elle a des cavités à boucher pour 400 L. Le granger occupe une seule chambre au-dessus de la cuisine semble-t-il ; elle est en bon état. Les bâtiments ruraux paraissent en bien mauvais état pour une écurie à cochons, une écurie des « élèves », une pour les bœufs, la grange au dessus. Entre les crépis à refaire, les planchers (12.000 L eux seuls), le couvert en entier, on dépasse 20.000 L dont 1.920 L pour les 24 journées de maçon dont j’ai parlé, en posant ou reposant 800 tuiles sur 2800.
Madame Chavassieu entraîne les experts dans le jardin de maître joignant le bâtiment de ce nom et d’environ deux cartonnées (2000 m2). Elle explique que son mari voulait remplacer une ancienne haie disparue, en soir, midi et bise, pour éviter les dégâts faits par les cochons et autres animaux dans le jardin !
Ce mur à bâtir avec fondations de trente toises (60 m) coûterait à lui seul 18.000 L à raison de 600 L pour chacune, y compris les pierres de chaux et main d’œuvre. On y ajoute les fondations de soixante toises de pisé, pour  80 L   l’une,  soit  4.800 L.  La  couvertine  en  tuiles  creuses  coûtera 7.600 L plus une porte à 1.400 L, total 31.800 L.
Joignant le premier domaine, on passe au second où habite Chalon. Il est séparé du premier par un mur de clôture.
On y trouve aussi une cuisine avec divers travaux dont notamment la réfection en pierre de taille de la Bretagne de la cheminée fendue et vétuste ainsi que la voûte du four. Cette cuisine a un vaisselier et joint un cuvage, objet aussi de travaux.
Au-dessus de la cuisine, une chambre et une galerie qui peut encore servir, ceci suppose qu’il y a une unique chambre dans cette maison, circonstance commune.
Par contre de multiples travaux dans les bâtiments purement agricoles sont à envisager : l’écurie à bœufs dont tout le plancher est à refaire, pour 6.000 L à lui seul, la grange en a pour 3.000 L et le couvert plus de 4.000 L. L’écurie des vaches n’a aussi plus de plancher même si les crèches sont encore valables. Il en coûte plus de 10.000 L avec le couvert et ses trois douzaines de chevrons.
On continue par un bûcher, une écurie à brebis dont le plancher coûtera 6.500 L. Il y aura la fourniture de 800 tuiles à 350 L le cent et dix huit journées sur les couverts.
Au total, l’investissement est voisin de 3.500 L sur ce second domaine.
Vient ensuite un troisième domaine dit de la Fontaine, acquis de Claveloux, mais à « quelques distances » sans autre précision, où habite le granger Brun Jean. Curieusement le portail d’entrée est presque neuf.
Là encore de multiples travaux de maçonnerie ou menuiserie sont à entreprendre dans l’écurie des vaches car les fumiers sont si importants qu’ils dépoussent  les murs d’où la création d’une porte et renfort du plancher : 2.700 L. Il y a une écurie de brebis, un grenier à foin.
L’habitation a une cuisine dont il faut remplacer le cornet de cheminée pour 1.500 L et divers travaux dans le vaisselier.
Au-dessus, la chambre dont il faut refaire une fenêtre et un petit grenier adjacent. Encore de nombreux travaux sont à effectuer dans l’écurie à bœufs, le pigeonnier, le cuvage, les murs de clôture, bien entendu les couverts, le tout monte à près de 25.000 L.
Ces domaines sont desservis par un chemin allant de Précieux à Goutteland où il existe un ruisseau venant de la Bruyère le Fontvial  et traversant la propriété vers la mare sur 500 toises (1 km), plein de sable sur six pieds de large et trois de profond. Ce fossé souffre de manque d’entretien depuis cinq ou six ans et doit être réaménagé à l’étal de trente cartonnées de terre ce qui coûtera 7.500 L.
Durant une autre journée, on passe au domaine acquis du citoyen Duby et habité par un autre granger du nom de Philippe.
Dans la cuisine, il faut recrépir et refaire le four hors d’usage, pour 2.000 L ainsi que la bretagne et le cornet au prix de 1.000 L.
Aussi maints travaux dans le cellier, le grenier, tant les menuiseries que serrureries ou maçonneries, montant à 1.000 L. Il existe également une écurie à cochon à côté de la cuisine (?). On constate en passant que le puits est sans eau, qu’il va falloir le creuser au prix de 1.200 L pour trois pieds. La visite se continue avec une écurie à bœufs, un grenier à foin, le crépissage de murs, les couverts, etc…
Cette partie de la propriété  avoisine ainsi près de 15.000 L de travaux.
Les experts s’intéressent aussi à une  petite maison avec éclos acquise d’Antoinette Lachat, au soir du domaine et que madame Chavassieu entend refaire. Tout est vermoulu et à rétablir, des planchers au couvert, crépissage, escalier allant de la cuisine à la chambre. L’ensemble nécessite avec ses 800 tuiles et douze jours de maçon pour lui seul, 4.000 L. On devra aussi agrandir le jardin et construire une étable à brebis. Toute cette petite partie coûtera plus de 23.000 L.
De là, on joint une terre dite la Controleuse où le ruisseau a détruit les berges ou radier à refaire pour 1.650 L.

3 – Après le traditionnel arrêt de 5 h du soir, on repartira le 27 brumaire à 8 h pour un autre domaine dit de Fontanes à Chalain-le-Comtal.
Le lieu de Fontanes est éloigné de Saint-Romain d’une douzaine de kilomètres en bordure de l’actuelle route de Montbrison à Montrond. Ce domaine est tenu par le granger Philibert Joassard. Il est amusant de voir les parties présentes à 8 h du matin supposant un départ de Montbrison à 5 h au moins !
Dans ce domaine, la même énumération de travaux en partant du portail et mur de la cour à recrépir pour arriver dans la cuisine, où surplombe la galerie classique, dont les  pierres sont à garnir ainsi que celles du cabinet adjacent.
On cite un « petit appartement » à côté de la cuisine, un cellier et également une petite chambre sur la galerie au garde-fou et plancher à refaire (1.400 L). Le logement paraît ainsi plus grand que ceux de Goutteland.
On distingue bien le grenier du granger de celui du maître, circonstance normale dans la position de grangeage. On trouve une écurie à bœufs et une bergerie. L’insalubrité des écuries au nord où le fumier va jusqu’au ventre vers une mare est telle que l’on ouvrira une porte pour 900 L. Ce même défaut existe à Goutteland. Dans la grange, on doit refaire des portes et remouler des murs. Différents travaux encore dans le pigeonnier : 1.600 L en tout. L’écurie des chevaux nécessite elle aussi 1.800 L tandis que les toitures des écuries à cochons et des oyes qui sont toutes pourries sont à refaire à neuf pour 4.500 L à elles seules et celui de l’écurie des chevaux sur cinquante toises pour 2.500 L. Le plus gros de la dépense sera la réfection de tous les toits à taille ouverte, impliquant vingt quatre jours de maçon et deux cents tuiles pour 9.400 L.
Il faut ajouter que madame Chavassieu, suivant les intentions de son mari, désire faire construire un chappit autour de la grange pour les gerbes, de trente pieds sur vingt cinq soit environ 70 m2, lequel coûtera pour vingt toises de couvert, 8.000 L plus 2500 tuiles à 150 L le cent et 1.200 L pour huit journées en tout 9.960 L, total 17.950 L.
En définitive, on dépassera 53.000 L.

 

 

ESTIMATION DES TRAVAUX
SUR LA MAISON DE MONTBRISON

De retour à Montbrison, le 28 brumaire an IV, on va procéder au même travail dans la maison où était le mobilier inventorié auparavant.
Le mur du côté du matin et la Grande rue où est située la cuisine en refend est corrompu et chancreux avec une perte d’aplomb de six pouces. Au milieu s’élève une tour à cul de lampe en briques paraissant aux experts très inutile Les réparations ont été négligées de longues années. Les portes et fenêtres sont vermoulues. avec leur plomb à l’antique, disent-ils. La veuve Chavassieu a dit que son mari avait l’intention de refaire les trois murs et changer la distribution, en portant l’entrée de l’étude côté maison Janvier (en nord). Cette étude n’avait que six pieds neuf pouces, ce qui ne pouvait servir que de corridor avec escalier de pierre de taille.
La démolition des trois murs contenant 82 toises à 800 L l’une pour 65 600 L au total, compris la pierre de taille, pour portes et fenêtres en « se réservant de centaines  car les murs sont en pisé » Et encore aucun avis certain sur les fondations peut-être à revoir. La démolition éventuelle est évaluée 4.000 L.
On continue les projets très coûteux de transformation en nous indiquant la pose sur la Grand’rue d’une porte double à claire-voie et barreaux, dans le « sallon » du même côté. Au premier sont aussi prévues trois fenêtres , l’une dans le cabinet, les deux autres dans la chambre. Aussi dans le grenier, trois fenêtres. Cette partie coûterait encore 21.500 L auxquelles on ajoute les vitreries et ferrures de garde pour 1.500 L. Et pendant que l’on y est, reconstruire cinq cheminées pour 20.000 L, les planchers du salon de « 7 toises », 3.500 L.
La cuisine au fond du salon n’est pas touchée mais dans la cour et le caveau, diverses interventions pour 2.600 L, en ajoutant la porte du midi sur la petite rue . On refait le carrelage de la grande chambre et son second plancher sur neuf toises, pour 2.700 L et dans la petite chambre, côté de bise, le mur mitoyen avec le citoyen Janvier doit être repris pour 5.400 L.
La chambre de la citoyenne Chavassieu est épargnée par les travaux, de même que son cabinet de toilette, ainsi que la chambre du domestique et le grenier. Par contre, le couvert de la maison, très ancien, est à refaire sur cinquante toises (15.000 L) nécessitant trois mille tuiles, le sable (150 L) et dix huit jours de maçon pour monter les tuiles à 1.800 L, soit 100 L la journée. Dans les communs, sur la cour, soit le cuvage et l’écurie, on en aura pour 2.000 L. C’est ainsi que dans ce tènement disparate, il faudrait dépenser plus de 140.000 L, somme toujours aussi mal définissable compte tenu de l’inflation monétaire.
L’aspect actuel et la description laissent supposer que ces travaux n’ont jamais été exécutés et que la transformation en boulangerie est largement postérieure. Les mêmes experts se portent aux autres propriétés locales :
– le jardin des tanneries où le passage d’accès est soutenu par un mur de pierre sur la rivière et un escalier. Il faut venir depuis le pont Saint-Jean, en brouette, nous dit-on, sur cinq pieds de large ; la réfection coûte 5.400 L. Le crépi est ajouté pour 1.045 L et sur le côté de bise, vers la loge, 1.200 L. Total : 8.425 L.
– De là au château où les portes d’entrée de la grande cave sont à refaire, de même que les volets des fenêtres du cuvage et encore la porte du petit cuvage où il y a nécessité d’un soupirail à créer. De même le couvert du cuvage avec deux cents tuiles. Le tout monte à 3.500 L.
– Il faut encore aller à Moingt voir les propriétés de Chavassieu au bourg et à Rigaud, déjà inventoriées. Il y a deux cuvages au bourg, se joignant et des travaux sur les deux portails vermoulus à refaire, les portes ainsi que les planchers des deux chambres au-dessus du cuvage et la toiture. Cet ensemble monte à près de 9.000 L, plus pour les planchers : 6.600 L, soit encore 15.000 L à ajouter.
– De là à Rigaud dans la clôture de vigne où de multiples travaux sont aussi nécessaires. Cette clôture est fermée par un mur en pisé percé de portes et couvert en tuiles. Sa réfection sur seize toises et deux cents tuiles coûte déjà 8.620 L du côté du soir. Plus grave, du côté du midi, les murs de pierre à chaux datant de vingt cinq ans, avaient été épargnés de chaux remplacée par de la terre. Il faut entièrement le refaire et remailler sur cinq cent cinquante toises pour l’énorme somme de 33.000 L. Du côté de bise, vingt quatre toises de pisé, encore 1.500 L. La loge nécessite divers travaux de plancher, portes, fenêtres et toit pour le pigeonnier lézardé pour 11.000 L. Pour cette clôture, on obtient plus de 55.000 L.

On en a fini avec ces jours et jours de travail, pour fixer les honoraires d’expert main levée juré et taxés chacun à 900 L pour six jours, à 150 L par jour, payés par Madame Chavassieu. On clôt dans cette loge le 1er frimaire an IV, à 5 heures de relevé. Si, fastidieusement, on totalise l’ensemble des travaux à exécuter, on est pour :
– le domaine de Goutteland :                    53.000 livres
– la maison rue Martin Bernard :             145.000     « 
– au jardin :                                               8.425 livres
– le cuvage du château :                            3.500    « 
– ceux de Moingt :                                     15.000    « 
– clos de Rigaud :                                       55.000    « 
                                     TOTAL              279.425 livres

Bien sûr, on reste très perplexe devant ces chiffres, manifestation du climat économique entre 1788 et 1789, ressemblant à l’après-guerre de 1914 ! en Allemagne … ou notre après-guerre.
Le mobilier du bourgeois, valeur 1788 est de 3.500 L, autant de journées d’ouvrier alors que les réparations ou travaux sept ans après atteignent  275.000 L avec des salaires d’expert à 150 L par jour !

Quelles étaient la réalité de ces jours pénibles et leur face cachée ?  On ne le sait trop.
En tout état de cause, il semble que les grands projets de réparations, peut-être énumérés pour dissimuler une situation vis-à-vis des parents (?), sont néanmoins plus ou moins restés lettre morte.
On voit aussi que les propriétés de ce riche bourgeois, dans le relatif local, étaient mal entretenues, même si sept ans et les malversations de la Révolution y avaient contribué.
La description, sans doute lassante, de ce que possédait la famille nous interroge sur la façon de vivre journellement de ce couple avec cinq enfants dont trois survécurent, deux domestiques, un précepteur et une belle-mère à demeure semble-t-il.
On n’ a aucune correspondance, aucun portrait à ma connaissance, alors que déjà certaines familles aisées en faisaient dessiner. Son travail est bien ciblé par les nombreux dossiers inventoriés et il est plausible qu’il n’avait pas de clerc à son service. Il devait faire d’incessantes allées et venues jusqu’au tribunal à deux pas sur le haut de la ville en profitant de son cuvage voisin de l’audience ! Il devait aller souvent à son domaine de Saint-Romain, on n’a pas mention en 1795 de l’existence d’un cheval pourtant nécessaire. Ses revenus étaient considérables mais non connus, avec trois grangers aux prestations en nature.
On connaît bien ses derniers jours relatés par Claude Latta mais comment vit-il avant 45 ans, date de son mariage tardif et sûrement arrangé dans le milieu des « robins », les Bouchetal ayant déjà le titre de conseiller du roi. Il devait vivre avec ses parents dans la maison de la Grande rue, où ils vécurent de 1767 à 1784, donc après la mort de son père. Il avait très certainement une culture correspondant à sa bibliothèque inventoriée et ses relations étaient dans le milieu aristocratique avec d’Allard dont il fut tuteur et avec monsieur de Meaux, président du baillage.
Ses opinions étaient sans doute celles d’un royaliste modéré girondin à l’image de nombreux foréziens, ce qui lui valut son destin tragique. Quelles étaient ses distractions, ses cercles : la franc-maçonnerie peut-être ? ses réelles convictions religieuses ? sans grandes manifestations à l’intérieur de la maison.
On sait qu’il chassait car il avait un fusil. De nos jours, peut-être parlerait-on de ses amours, sujet obligé, mais pas en 1789. Evoquerait-on ses rapports avec son épouse ou sa parenté de treize frères et soeurs ? Autant d’interrogations qui resteront muettes pour l’histoire des sagas familiales de cette époque.
Ce patrimoine sera partagé au XIXe siècle : la maison de ville échue à la branche de Laprade fut vendue à usage commercial ; les domaines sont aussi partagés, mais celui de Goutteland échu à Chavassieu, député de la Loire, sera légué par lui à la commune qui le conservera jusqu’en 1957 où les quatre vingts hectares du domaine seront vendus par adjudication à monsieur Monier, éleveur et négociant, au prix de 21.120.000 francs anciens (211.200 f ou 32.210 €), encore motif de réflexion sur les variations monétaires, bien avisé qui pourrait comparer !
Monsieur Monier a fait réaliser de très importants travaux de modernisation donnant à ce petit manoir une allure assez prestigieuse.

L’époque a changé bien sûr depuis 1793 mais on mesure dans cet inventaire, outre la précarité des destins, l’évolution immense des modes de vie, principalement entre les classes dites aisées et le commun des mortels, chacun s’efforçant d’ailleurs de gravir petit à petit un « ascenseur social » dont les médias vous entretiennent chaque jour et qui serait en panne, ce qui fut toujours plus ou moins faux.
La famille Chavassieu en est l’exemple durant les deux siècles précédant 1789, et même après puisque Richard de Laprade, successeur de Chavassieu, est parmi les 140 électeurs les plus imposés avant 1848, tandis que Chavassieu, son fils et son petit fils seront maire et député et un autre des ses petits- fils, membre de l’Académie.
Le XIXe siècle sera plus rapide avec l’avènement des techniques et du progrès, engendrant l’éducation, c’est sans conteste. Au XXIe, qu’en sera-t-il de l’avenir de notre histoire locale, même les modestes historiens de la Diana ne sauraient le supposer !

 

BDt6506-1
La maison d’Antoine Chavassieu
(rue Victor-de-Laprade)

 

BDt6506-2
La maison d’Antoine Chavassieu
(détail)

 

BDt6506-3

La maison d’Antoine Chavassieu
(Angle des rues Victor-de-Laprade et Martin-Bernard)

4 Village de Forez 1989 ou Mémoires de La Diana – tome 38 – 2002

5 L’ânée est tenue pour 90 litres environ.

6 Voir bulletin de la Diana 1996 « Un gentilhomme forézien J.-B. d’Allard » – tome LV – p. 307.

7 Voir mon étude sur le château de Montbrison, bulletin de la Diana 1977-1978, tome XLV, p. 305 et 341.

8 Il ne faut pas oublier que les domaines ruraux à cette époque et même plus tard, jusqu’à nos jours, étaient le plus souvent en métayage et non en fermage. Le métayer ou granger n’était pas propriétaire des cheptels morts ou vifs et acquittait en nature des prestations d’un niveau fort supérieur au fermage tel qu’il a évolué plus tard, même si sa situation était précisée par contrat.
On pourrait aussi faire observer que si la maison de maître a deux étages et trois chambres, les grangers occupent seulement une cuisine et une chambre.

Elle y est encore pour le pittoresque.

Les vitrages étaient fixés au plomb à cette époque.

   On les voit encore elles aussi.

  Actuelle rue de Laprade.

  Dans ces maisons, les planchers étaient doubles.