M. E. Jeannez, Pierre l’Ermite, moine ermite au monastère Forézien de Saint-Rigaud, près de Charlieu, BD, Tome VIII , pages 191 à 238, Montbrison, 1895.

 

Ire PARTIE

 

RÉSUMÉ BIOGRAPHIQUE

 

Il est unanimement reconnu qu’il n’y a pas dans l’histoire du monde d’épopée plus grandiose que celle des croisades, d’entreprise plus colossale, plus extraordinaire et qui ait suscité jusqu’à nos jours un plus grand nombre de récits, de recherches et de publications. En ce qui concerne plus particulièrement la première croisade, on serait donc en droit de supposer qu’il ne reste plus rien à dire sur son héros le plus populaire, sur l’étrange et magistrale figure de Pierre l’Ermite. Et si cette monographie est encore inachevée, on en doit rechercher la cause, non seulement dans l’insuffisance des sources jusqu’à présent connues, mais aussi dans l’absence d’impartialité de la critique qui n’obéit trop souvent qu’aux deux mobiles opposés d’une admiration immodérée ou d’un scepticisme systématique.

D’une part, en effet, les écrivains rationalistes, ennemis déclarés du surnaturel et toujours disposés à nier son intervention dans les mouvements humains, traitent trop facilement de légendes, quand ils ne les proscrivent pas sans examen, les faits ou les documents révélateurs de cette force mystérieuse aussi puissante qu’indéniable. Pour n’en citer qu’un exemple, la célèbre vision de Pierre l’Ermite, attestée cependant par des auteurs du temps (1), n’est pour l’érudition allemande qu’une fiction issue chez les premiers croisés « de l’opinion, conforme au caractère de l’époque, que l’entreprise était le fruit non d’une pensée humaine, mais d’une pensée divine ». Et si l’on n’ose pas nier cette vision, on la réduit aux proportions d’un fait psychologique, d’une hallucination, d’un rêve qui, d’ailleurs, on veut bien l’accorder, n’a rien d’invraisemblable (2).

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•  Historia Belli Sacri . — Historia Hierosolymitanœ expeditionis , rédigée par Albert d’Aix de 1105 à 1120. — Le poème de la Chanson d’Antioche du pèlerin Richard, XIIe siècle. — Historia rerum in partibus transmarinis gestarum , de Guillaume archevêque de Tyr, fin du XIIe siècle..

•  Les songes célèbres disséminés dans les livres saints, les voix de Jeanne d’Arc, l’apparition de Paray sont des faits acquis à l’histoire. Les visions des croisades, celle de Pierre l’Ermite à Jérusalem ou près de Jérusalem, celle du croisé provençal P. Barthélemy devant Antioche, relative à l’invention de la Sainte Lance, triompheront, elles aussi, n’en doutons pas, des objections d’ailleurs peu sérieuses et des défiances systématiques..

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D’autre part, il faut en convenir, chez les chroniqueurs des âges de foi, aussi bien que chez leurs modernes commentateurs, l’enthousiasme passionné conduit fatalement à l’exagération et à la fiction. C’est ainsi que les lettres, récits et conversations relatifs à l’Ermite, dont Guillaume de Tyr, à la fin du XIIe siècle, a enrichi son histoire, et qui se rencontrent rarement chez les écrivains contemporains ou témoins oculaires, ont accrédité les légendes qui ont pris cours depuis trois cents ans chez les occidentaux, à commencer par la très curieuse mais fantaisiste biographie publiée en 1645, par le P. d’Oultreman (1).

Quels qu’en soient les motifs, il demeure en tous cas bien constant qu’à l’heure présente la lumière totale n’est point encore faite, malgré les recherches des archéologues de France, de Belgique et d’Allemagne, malgré les travaux des sociétaires de l’Orient latin, malgré la savante dissertation du docteur Hagenmeyer, malgré les biographies de Vion, de Paulet et tant d’autres, et le livre tout récent de M. l’abbé Crégut. En sorte que sur la personne et la vie de Pierre, on ne possède encore qu’un nombre restreint de renseignements authentiques, c’est-à-dire basés sur documents originaux.

En voici l’énumération :

Patrie de Pierre. — Pierre avait pour patrie la ville d’Amiens ou le lieu d’Acheriensis, Achéry, Achères, dans les environs d’Amiens, ou tout au moins le diocèse d’Amiens (2). Il n’était ni Belge, ni Espagnol, ni Syrien, mais très certainement Picard.

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(1) Réimprimé cette année à Clermont, ce livre devenu très rare a été manifestement composé pour appuyer les prétentions d’une famille de l’Hermite qui aspirait à l’honneur de descendre du héros de la première Croisade.

(2) Guibert de Nogent. Albert d’Aix. Orderic Vital, Historia ecclesiastica . — Comte Foulques d’Anjou. — Guillaume de Tyr.

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Sa naissance, sa mort . — Il est mort le 8 juillet 1115. La date de sa naissance, qui n’est donnée par aucun des contemporains, doit être placée avant le milieu du XIe siècle. Car le moine Gilles d’Orval le fait mourir en 1115, à un âge très avancé, et la chanson d’Antioche le nomme « li pelerins senes », le vieux pèlerin, au moment de son départ pour la croisade.

Son nom, sa profession . — Son nom est Pierre. Il était moine et solitaire. Ces deux renseignements sont authentiques, car ils sont fournis par tous les contemporains, par tous ceux qui l’ont connu et qui tous lui ont donné des surnoms toujours empruntés à sa profession reclusus, monachus, cucullatus, eremita, magnus eremita, eremita nomine Petrus, celeberrimus eremita, non incognitus eremita, quidam qui eremita exstiterat nomine Petrus, sans parler du Petrus eremita qui se lit dans le bref attribué à Urbain II et daté de la fin de 1096. Malgré ces autorités indiscutables, il existe toute une école d’historiens qui, dans ce passage de Guillaume de Tyr, Petrus qui et re et nomine cognominabatur eremita, ont voulu voir la preuve que le mot eremita était un nom de famille. Pour fortifier cette opinion, une généalogie a été dressée ainsi qu’une très curieuse biographie de Pierre, qui après avoir été précepteur de Godefroy de Bouillon, avoir guerroyé dans les Flandres, se marie, devient chef de la noble famille de l’Hermite, puis se fait prêtre solitaire après la mort de sa femme. D’aucuns vont jusqu’à prétendre qu’il était encore marié quand il partit pour la Croisade et ne devint moine qu’à son retour !… D’Oultreman lui-même n’avait pas osé aller jusque-là. Inutile d’ajouter que la critique devient de plus en plus sévère pour ces hypothèses romanesques dénuées de toute certitude historique.

Son premier pèlerinage. — Pierre partit de son monastère pour accomplir un premier pèlerinage en Orient avant la Croisade. La date de ce fait historique n’est pas donnée par les chroniques. Mais comme il en revint par Rome afin de conférer avec Urbain II, ce voyage doit être placé dans l’intervalle des sept années qui s’écoulent entre l’élection de ce pape en 1088 et la réunion du Concile de Clermont en 1095 . A en croire Anne Commène, fille de l’empereur Alexis, ce premier pèlerinage n’aurait d’ailleurs pas pu s’achever. Pierre n’aurait pu pénétrer dans Jérusalem, ni, par conséquent, prier au Saint Sépulcre (1).

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(1) Cette circonstance qui n’est rapportée que par la princesse Anne, notoirement hostile aux croisés, paraît être, soit dit en passant, le principal argument invoqué contre l’authenticité de la vision de Pierre qui n’aurait pu avoir lieu, comme le disent la plupart des chroniqueurs, dans l’église du Saint Sépulcre, c’est-à-dire à l’intérieur de la ville de Jérusalem, puisque l’Ermite n’y avait pas pénétré. Une telle objection peut-elle satisfaire une critique impartiale ?

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Ses prédications . — Le succès inouï de ses prédications est attesté par des témoignages aussi nombreux qu’irrécusables en tête desquels il faut placer celui de Guibert de Nogent. Elles ont eu pour théâtre, durant l’hiver qui a suivi le Concile, le Berry d’abord, puis les contrées au nord de la Loire, la Lorraine et les bords du Rhin. Quant à celles qui ont suivi son premier pèlerinage, mais sont antérieures au Concile, les chroniqueurs en parlent peu. Leur certitude toutefois n’est pas contestable. Une preuve entr’autres nous en est fournie par un texte de l’Annaliste de Rosenfeld, contemporain de l’Ermite, cité par Hagenmeyer, où il est dit que Pierre, étant sorti de son couvent, ébranle par sa prédication toute la province à partir de la frontière d’Espagne, c’est-à-dire le midi de la Gaule. Il y a donc eu nécessairement deux périodes dans ces prédications ; car à considérer l’étendue des pays qui en furent le théâtre, les distances énormes à parcourir, il est matériellement impossible que toutes aient pu avoir lieu dans le court intervalle de trois mois, qui sépare la clôture du Concile à la fin de novembre 1095 , du départ pour l’Orient au commencement de mars 1096 .

L’assistance du célèbre Ermite au Concile de Clermont ne peut être mise en doute, bien qu’insuffisamment établie par les contemporains. La presque unanimité des biographes la regarde comme certaine. Un très petit nombre l’admet seulement comme probable. Aucun ne la nie.

Son départ pour les Saints Lieux . — Arrivé à Cologne le 12 avril 1096 , Pierre en repart le 19 avec quarante mille pèlerins et le 30 juillet il campe sous les murs de Constantinople.

Son retour et la fondation de Neufmoustier . — A la fin de l’année 1099 , après la délivrance des Saints Lieux, il reprend un des premiers la route de l’Occident en compagnie de Robert de Flandre et de plusi